Les hémorragies utérines fonctionnelles: données physiopathogéniques

Alain Audebert

Les hémorragies utérines fonctionnelles (HUF) représentent les saignements utérins anormaux n'ayant aucun substratum organique.
Diagnostic d'élimination l'HUF relève de diverses anomalies hormonales, mais l'on retrouve le plus souvent un déséquilibre œstroprogestatif avec hyperœstrogénie relative ou absolue. C'est pourquoi elles sont surtout fréquentes aux périodes postpubertaires ou préménopausiques; mais elles peuvent être rencontrées à tous les âges et même dans la post­ménopause.
Leurs traitements reposent donc essentiellement sur la correction du désordre hormonal, et donc souvent sur la prescription de progestatifs.
Une meilleure connaissance de la physiopathogénie du saignement utérin anormal, en l'absence de lésion organique ou de cause iatrogène, doit conduire à mieux choisir le traitement, qu'il soit curatif en cas de saignement aigu, ou préventif en cas de trouble chronique. La revue des mécanismes physiopathologiques des HUF impose, pour une meilleure compréhension, de rappeler tout d'abord nos connaissances concernant la menstruation normale.

La menstruation normale

Le flux menstruel a normalement un volume de l'ordre de 35 ml, variant de 1 à 60 ml; habituellement, il est considéré comme anormal s'il excède 80 ml (= ménorragies).
La menstruation résulte non seulement d'une transformation appropriée de l'endomètre, grâce à une stimulation hormonale harmonieuse tout au long du cycle et une réponse adéquate de celui­ci, mais aussi de nombreux autres phénomènes locaux encore imparfaitement compris.

L'initiation de la menstruation

Le déclenchement de la menstruation est multifactoriel. La chute des stéroides plasmatiques est responsable de la nécrose et de la desquamation de la couche superficielle de l'endomètre. La desquamation de l'endomètre met en jeu des modifications vasculaires avec altérations majeures, la libération d'enzymes lysosomiales et de divers catabolismes cellulaires, un drainage Iymphatique inadéquat et une activité fibrinolytique accrue. Elles s'accompagnent d'une hypoxie des tissus.
En réalité, le rôle hormonal crucial appartient à la progestérone dont la baisse induit la menstruation lorsque l'endomètre a été préparé par l'œstradiol. Le rôle de la progestérone est démontré par les expériences de modélisation du cycle menstruel démontrant en particulier que l'absence d'œstradiol lutéal ne change rien à la date des règles (1). De même que l'administration de mifépristone (antiprogestatif), en phase lutéale, est responsable habituellement de deux épisodes de saignement, le premier saignement étant dû à l'interruption de l'effet endométrial de la progestérone tandis que le second est dû à la chute de la progestérone lors de la régression du corps jaune (2).

Les mécanismes de l'hémostase

Les phénomènes assurant une hémostase efficace reposent dans un premier temps sur la formation de caillots, qui ne touche pas tous les vaisseaux et qui souvent n'assure qu'une occlusion incomplète, et dans un deuxième temps sur une vasoconstriction(3)
La formation de caillots met en jeu divers facteurs de la coagulation et les plaquettes qui doivent être présentes en nombre suffisant mais aussi avoir une bonne valeur fonctionnelle (en particulier leur capacité d'agrégabilité). Au moment de la menstruation, on observe une activité fibrinolytique intense au niveau de la cavité utérine avec la mise en jeu des activateurs du plasminogène et de hautes concentrations de plasmine activée. Le volume menstruel est corrélé avec l'activité tissulaire des activateurs du plasminogène (4).
Les prostaglandines ont été retrouvées très augmentées dans le liquide menstruel, et ce d'autant plus que son volume est important. Parmi elles se distinguent la PGE2 qui est vasodilatatrice et la PGF 2 alpha vasoconstrictrice.

La reconstruction vasculaire

Elle est rapide, puisque les "dégâts" vasculaires sont réparés en 5 jours, son rôle est majeur dans le "remodelage" endométrial.
Elle résulte de la stimulation hormonale essentiellement œstrogénique qui voit son activité médiée principalement par les facteurs de croissance (IGFI, TGFs...).
Au plan vasculaire, les facteurs angiogéniques jouent un rôle majeur avec en particulier le VEGF (Vascular Endothelial Growth Factor) (5). Celui­ci est en effet exprimé dans l'endomètre et est régulé par l'œstradiol qui a un effet stimulant. L'hypoxie est aussi un puissant stimulant de la production de VEGF. Il a aussi été démontré que la progestérone avait un effet stimulant, ce qui justifie son emploi très tôt dans le traitement des hémorragies utérines t`onctionnelles.

La reconstruction endométriale

L'œstradiol joue le rôle essentiel, médié par de nombreux facteurs locaux, et en particulier les facteurs de croissance.
La régénération de l'endomètre commence dès le 3e jour des règles à partir des tubes glandulaires persistants. En microscopie électronique, durant la phase menstruelle, on observe en particulier une forte densité cellulaire au niveau du stroma, une hyperplasie des cellules endothéliales par ailleurs très actives; les capillaires montrant une hyperplasie des cellules endothéliales sont à l'origine de la régénération de la muqueuse endométriale.
On voit donc que dans toutes ces phases schématiquement séparées, mais en fait simultanées, les stéroides ont un rôle clé, régulant de nombreux facteurs locaux, et en particulier les facteurs de croissance; ces facteurs locaux peuvent eux­mêmes être perturbés et expliquer des saignements excessifs.

Physiopathogénie des hémorragies utérines fonctionnelles

Trois mécanismes en théorie peuvent êtes distingués:

Stimulation stéroidienne inadéquate Il faut distinguer l'insuffisance lutéale, cause essentielle d'aménorrhée ou de "spotting" des hyperplasies de l'endomètre, conséquence d'un excès de stimulation œstrogénique responsable d'hémorragies fonctionnelles (breakthrough bleeding). Dans ces deux cas, un traitement progestatif doit être proposé aux patientes. Il s'agit habituellement d'une anovulation, entrant dans le cadre fréquent des dystrophies ovariennes polykystiques, et des dysovulations, avec ou sans phase folliculaire prolongée ou courte, mais surtout phase lutéale inadéquate. Les pathologies hypothalo­hypophysaires sont habituellement responsables d'une aménorrhée. Les hyperprolactinémies peuvent s'intégrer dans ces deux groupes étiologiques
Les désanovulations et donc les hémorragies utérines fonctionnelles sont retrouvées tout particulièrement en phase post­pubertaire.
Dans tous ces cas, la stimulation œstrogénique est excessive en comparaison avec l'importance de l'imprégnation en progestérone. Un développement anormal de l'endomètre est associé aux saignements anormaux. Tous les aspects histologiques ont été observés, allant de l'endomètre atrophique (post­ménopause) ou au repos à l'hyperplasie, avec des états intermédiaires comme l'endomètre en phase œstrogénique prolongée, soit avec des signes d'insuffisance lutéale.
Il a été démontré que la stimulation œstrogénique excessive était responsable d'une concentration accrue en récepteurs à l'œstradiol, elle­même positivement corrélée à l'augmentation du volume menstruel (6).

Réponse endométriale anormale

Malgré un milieu hormonal normal, il est théoriquement possible de concevoir une inaptitude de l'endomètre peu réceptif. Ce concept, qui rappelle des dénominations anciennes comme "la métrose de réceptivité", est difficile à démontrer en pratique courante.
A ce jour, aucune anomalie de la sensibilité à la progestérone n'a pu être mise en évidence.

Perturbations des facteurs locaux

Celles­ci peuvent bien sûr résulter des anomalies hormonales, tant leurs régulations sont intriquées.
Les perturbations des systèmes enzymatiques, des prostaglandines ou de divers facteurs de la coagulation ont été retrouvées et expliquent l'utilisation de thérapeutiques spécifiques, largement utilisées en pratique courante pour juguler les saignements "aigus". Il a été démontré une augmentation des prostaglandines (7) et aussi de l'activité fibrinolytique (8).

Commentaires

On connaît mieux les mécanismes intimes des saignements anormaux et on mesure mieux aussi leur complexité avec une régulation hormonale active pour de nombreux facteurs locaux. On comprend mieux comment nos prescriptions sont susceptibles d'agir.
La biologie de l'endomètre est complexe, les moyens modernes d'investigation ont surtout été mis en œuvre pour une meilleure compréhension de l'implantation, avec comme objectif des applications, soit dans le domaine de la stérilité, soit dans le domaine de la contraception.
Il faut déplorer que les mêmes efforts n'aient pas été développés pour mieux comprendre et traiter de manière plus spécifique les hémorragies utérines fonctionnelles et tous les saignements anormaux qui représentent pourtant, dans nombreux pays, le premier motif de consultation chez le gynécologue. A n'en pas douter, l'avenir nous apportera de nouveaux éclaircissements et peut-être de nouveaux moyens thérapeutiques.

Références

1 ­ De Ziegler D., Bergeron C., Cornel C., Medalie D.A., Massai M.R., Milgrom E., Frydman R., Bouchard Ph. 1990. Effects of luteal estradiol on thé secretory transformation of human endometrium and plasma gonadotropins. J Clin Endoconol Metab. 74: 322­331
2 ­ Shoupe D., Mishell D. R. Jr, Làhteenmaki P., Hei ki nheimo O., Birgerson L., Madkour H., Spitz l.M. 1987.
Effects of the antiprogesterone RU 486 in normal women. 1. Single­dose administration in thé midluteal phase. Am. J. Obstet. Gynocol., 157, 1415­142()
3 ­ Christaens G.S., Sixma J.J., Haspels A.A. 198(). Morphology of hæmostasis in menstrual endometrium. Br. J. Obstet. Gynæcol., 87,425­439.

4 ­ Gleeson N., Devitt M., Shappard B.L., Bonnar J. 1993. Endometrial fibrinolytic enzymes with normal menstruation and dysfunctional utenne bleeding. Br. J. Obstet. Gynæcol., 100, 768771.
5 ­ S mith S. K., Cha rnock­Jones D . S., Sharkey A.M., Mc Laren J., Prentice A. 1994. Cytokines and growth factor expression in the endometrium and their possible physiological conséquences for bleeding. Int. J. Gynecol. Obstet., 46, suppl. 3, 8. (abstract).
6 ­ Gléeson N., Jordan M., Sheppard B., Bonnar J. 1993. Cyclical variation in endometrial œstrogen and progestérone receptors in women with nommai menst nation and dysfunctional uterine bleeding. Eur. J. Obstet. Gynecol. Reprod. Biol., 18, 207 214.
7 ­ Gillot­Valtille E., Thomas­Desrousseau W., Querleu D., Bethouart M. Hémorragies utérines fonctionnelles: Editions Techniques, Encycl. Méd. Chir. (Paris), Gynécologie, 130 A10, 1­14.
8 ­ Chamberlain G., Freeman R., Price F., Kennady A., Gréen D., Eve L. 1991: A comparative study of ethamsylate and mefanemic acid in dysfunctional utérine bleeding. Br. J. Obstet. Gynaecol., 98, 707 711.