JTA 1996
Progrès en gynécologie, progrès de la condition féminine
Débat public avec la participation de J. Belaisch,J. Brunerie-Kauffmann, M. Perrot et G. Pineau
Dans les démocraties occidentales, dont la France, choisir de donner la vie fait désormais partie des libertés individuelles. La contraception est parfaitement autorisée et l'interruption volontaire de grossesse, légalisée. Ces progrès s'inscrivent dans un processus de modernisation où la science - et les médecins - ont beaucoup de part. Toutefois ils n'ont pas opéré seuls. Ils ont souvent répondu à une demande des femmes qui s'est exprimée de bien des manières, dans la clandestinité et la souffrance cachée, ou dans la publicité de l'action collective. C'est cette interaction entre médecine, société et femmes que je voudrais brièvement aborder en la situant dans la relative longue durée des pratiques sociales et des rapports de sexes. Sans oublier que depuis longtemps, la naissance est affaire d'Etat.
La limitation des naissances vient de loin. Les démographes discernent son apparition en France, pionnière en la matière, dès le XVIIe siècle. Chez nous, la transition démographique se caractérise par un recul de la natalité antérieure à celui de la mortalité. On l'explique en général par l'autonomie d'une culture familiale de paysans - et d'artisans - attentifs à leurs intérêts et dotés d'un projet terrestre affranchi de l'Eglise [A. Burguière et J. Revel, 1993]. " On trompe la nature jusque dans les campagnes ", déplorait un confesseur alarmé. Le retard de l'âge au mariage et le coït interrompu étaient les moyens classiques de cette première contraception. Le rôle des femmes dans ce processus est mal connu, mais elles semblent de plus en plus attentives à ne pas " tomber enceintes " contre leur gré et aussi - car les "ratés" sont nombreux - à ne pas accepter tous les enfants non désirés. L'infanticide est largement pratiqué dans les campagnes, d'abord dans une complicité relative, puis avec une réprobation croissante qui contraint au secret. Plus que par les femmes mariées, il est usité par les filles séduites et abandonnées : servantes de ferme engrossées par leurs maîtres ou laissées par leurs galants que protège la loi napoléonienne. sous l'Ancien Régime, la réprobation villageoise contraignait le séducteur au mariage. Sous l'Empire, la loi interdit la recherche en paternité, mesure favorable aux soldats en campagne et aux travailleurs migrants. L'infanticide, opéré par strangulation, étouffement ou noyade, s'accompagne d'une faible perception du nouveau-né, assimilé à un avorton. Les mères, quelquefois les matrones de village, assistent les filles considérées comme victimes. Toutefois, la réprobation, stimulée par la répression, grandit. Les poursuites judiciaires s'intensifient : entre 1830 et 1880, on en dénombre plus de 7 000, avec des condamnations à mort. Crainte du gendarme et de l'opinion, peu favorable aux filles-mères, mais aussi affinement de la perception du bébé qui, lentement, devient une personne, détournent de l'infanticide, considéré désormais comme une pratique barbare d'analphabètes. C'est à l'avortement, que, de plus en plus, en cas de malheur, les femmes ont recours. Plus attentives aux signes de la grossesse, mieux informées des moyens de l'interrompre, de moins en moins fatalistes, les femmes interviennent plus tôt, surtout dans les villes, lieu d'acculturation de l'avortement, où elles se transmettent les recettes ou les adresses de " faiseuses d'anges " ou de médecins " marrons ". Les lavoirs sont réputés à cet égard. Bien qu'illégal, l'avortement, peu poursuivi et faiblement réprimé, ne pose pas de problème à la conscience populaire, largement solidaire de tels comportements qui lui semblent, au vrai, aller de soi. Demandé et pratiqué par des femmes mariées, multipares, l'avortement apparaît comme un moyen de limitation de la taille de la famille, où les femmes ont beaucoup, voire toute, la part. L'avortement est, de plus en plus, une " affaire de femmes ". Elles réparent ainsi les échecs d'une contraception pour le moins aléatoire, et affirment leur volonté propre. Au point qu'un historien [McLaren, 1983] a pu parler à ce propos de " féminisme populaire ", ce que corroborent des recherches récentes [Anne-Marie Sohn, 1996]. Toutefois, pratiqués dans des conditions d'hygiène déplorables, nombre d'avortements se terminent tragiquement à la maternité-mouroir ou à domicile. Les femmes des classes défavorisées paient un lourd tribut à l'aiguille à tricoter.
Les premiers à s'alarmer de cette dramatique inégalité sexuelle et sociale furent les néo-malthusiens, anglais (Francis Place, Annie Besant...) puis français (Paul Robin, Eugène et Jeanne Humbert...). Comme Malthus, ils préconisent la restriction des naissances ; mais à sa différence, dissociant sexualité et génération, ils refusent de recourir à la seule abstinence (le fameux moral restraint du pasteur Malthus) et préconisent une véritable contraception au nom de l'hygiène, de la condition ouvrière et de la libre disposition de soi. " Femme, apprends à n'être mère qu'à ton gré ", disent les papillons que les militants de la Génération Consciente collent sur les réverbères dès 1905. Alliés au syndicalisme d'action directe, d'inspiration libertaire, qui préconise le contrôle des naissances comme une forme de la dignité ouvrière, et à une minorité féministe active (Gabrielle Petit, Nelly Roussel, la Doctoresse Madeleine Pelletier...), ils mènent une propagande intense. Les méthodes préconisées sont externes et forcément rudimentaires : capotes dites anglaises, éponges absorbantes, spermicides, lavages rendus souvent difficiles par le manque d'eau des logements populaires qui ignorent totalement la salle de bains. Les femmes semblent par ailleurs avoir éprouvé une grande difficulté à parler de leur corps, ou simplement à en entendre parler, tant le silence sexuel s'était étendu. Néanmoins dans le Nord textile, on assiste à la Belle Epoque à une chute des naissances qui semble le résultat des campagnes néo-malthusiennes [Francis Ronsin, 1980], tant le désir était grand de limiter le nombre des enfants. A cet égard, le roman autobiographique de Lise Van der Wielen, issue de ces milieux est tout à fait éloquent (Lise du Plat Pays, 1983). Le recul de la mortalité infantile, dû aux progrès considérables de la médecine pré et post-natales et de la puériculture [Catherine Rollet, 1990], aussi bien que le souci croissant de l'éducation des enfants, étaient autant de facteurs favorables à un volontarisme accru. D'autant plus que, dans ces années d'avant la première guerre, les femmes travaillent de plus en plus comme salariées, dans les usines et déjà dans les bureaux, y compris les femmes mariées qui, par la loi de 1907 ont enfin obtenu la libre disposition de leur salaire. Le taux d'activité des femmes françaises, célibataires et mariées, est dès le début du XXe siècle, un des plus élevés d'Europe. Spécificité française : l'investissement des femmes dans le travail - et le salariat - ne date pas d'aujourd'hui. Il a des racines lointaines et complexes, qui tiennent à la fois aux caractéristiques du marché du travail et à la volonté d'autonomie des femmes dans la sphère privée. Or statut des femmes et limitation des naissances sont étroitement imbriqués [Yvonne Knibiehler, 1977].Il convient de remarquer la faible part des médecins dans ce début de contrôle des naissances. Pourtant on connaît de mieux en mieux les mécanismes de la reproduction, le rôle de l'ovulation et des ovaires dans la fécondation. On sait désormais - surtout depuis le milieu du XIXe siècle - que la femme n'est pas ce vase vide et inerte qu'imaginaient les Anciens, et qu'elle joue un rôle décisif dans la génération. Mais ces " funestes secrets " n'ont pas encore pénétré le public, très ignorant en la matière. La " volonté de savoir " [Michel Foucault, 1976] est certes en train de constituer la sexualité en science, mais celle-ci demeure un apanage réservé aux savants et aux clercs. Les traités d'hygiène sont muets sur ce chapitre. Le silence des médecins a une double origine, professionnelle et politique.
Une double inquiétude se manifeste, en effet, au début du XXe siècle, devant le recul de la natalité : l'angoisse politique d'une France démographiquement affaiblie, dont les médecins se font volontiers l'écho [Dr. J. Bertillon, La dépopulation française, 1911], dénonçant la " fraude conjugale " et, plus encore, l'avortement. L'angoisse morale, aussi, de l'émancipation des femmes qu'attise le spectacle d'un féminisme actif et divers porteur de conceptions nouvelles [L. Klejman et Fl. Rochefort, 1989]. La hiérarchie ecclésiastique s'inquiète et recommande aux confesseurs une plus grande vigilance en matière de devoir conjugal [M. Sèvegrand, 1995]. Elle n'est pas la seule. Dans Fécondité (1895), Emile Zola exalte la femme du peuple, féconde ménagère, qu'il oppose à la bourgeoise, frivole et stérile.
La grande Guerre, véritable saignée du pays, dramatique hécatombe que disent les monuments aux morts de nos villages, fait de cette angoisse encore sourde une hantise nationale. Elle radicalise l'attitude des gouvernements et des autorités dans leur lutte pour la natalité, érigée en politique défensive et offensive.
Défensive : les lois de 1920 et 1923 correctionnalisent l'avortement pour éviter l'indulgence des jurys populaires et interdisent toute propagande anticonceptionnelle. Les journaux néo-malthusiens sont interdits et les militants poursuivis et emprisonnés (tel Eugène Humbert qui trouvera la mort dans les bombardements anglais de la prison d'Amiens en 1943 ...). Ce qui gênera considérablement les débuts du Birth Control.
De manière plus positive, la politique de protection de la maternité, esquissée dès avant la Guerre (loi Strauss sur les congés de maternité) se précise et se poursuit et, progressivement, des allocations familiales se mettent en place, contribuant sans doute à un timide redressement de la natalité dès 1938. Dans ce climat, la seule identité reconnue aux femmes est celle de la femme au foyer - un foyer modernisé par les premiers équipements ménagers dont l'aspirateur -, l'épouse et la mère, dont la première fête est célébrée en 1926.Devenue affaire d'Etat, la maternité est aussi affaire de science dont les médecins doivent être les gérants. Très généralement hostiles à l'avortement, peu conforme à leur déontologie professionnelle, mais conscients de leur impuissance à cet égard, ils tentent plutôt de sauver l'enfant et la mère des risques de la naissance en rationalisant obstétrique et pédiatrie, devenues spécialités médicales reconnues et viriles. De plus en plus pratiqué dans les maternités réorganisées à Paris d'abord, (la Maternité Baudelocque est un modèle), puis en province plus longtemps attaché au domicile, l'accouchement revient aux médecins. Les sages-femmes doivent se démettre, devenir leurs auxiliaires, ou se soumettre à une formation plus scientifique [Y. Knibiehler et C. Fouquet, 1983 ; Fr. Thébaud, 1986 ; M. Dubesset etM. Zancarini, 1993]. Mieux soigné, le corps des femmes est certainement aussi plus contrôlé, comme si on se méfiait de leur mauvaise volonté procréatrice.
En effet, il y a une discordance évidente entre le discours officiel et les pratiques privées. C'est moins dans le champ du féminisme que dans la vie quotidienne, au coeur et dans les marges de la Cité, que s'affirme le désir des femmes à la libre disposition d'elles-mêmes. Le féminisme de l'entre-deux guerres est fort actif. Christine Bard a montré sa résurgence rapide après l'armistice, mais aussi son relatif vieillissement et surtout sa concentration sur les revendications civiles et politiques. Désireuses de s'intégrer dans la République, les féministes font preuve alors d'une grande timidité en matière de sexualité et de contraception, allant même jusqu'à condamner l'avortement. Nelly Roussel, Madeleine Pelletier, toujours sur la brèche sont minoritaires. La dernière sera du reste traduite devant les tribunaux pour avoir pratiqué des avortements et, sous prétexte de dérangement mental, internée dans l'asile psychiatrique de Perray-Vaucluse, où elle mourra en 1939 : image tragique de solitude abandonnée [Bard, 1994]. Le plus neuf à cet égard ne vient pas tant du féminisme que d'individualités comme Bertie Albrecht et le Docteur Jean Dalsace, qui créent l'Association d'études sexologiques et demandent l'ouverture de consultations du Birth Control dont le premier congrès s'était tenu à Stockolm en 1934. Il faut la complicité de socialistes comme Henri Sellier, maire de Suresnes, pour que, localement, elles puissent s'organiser.
Cependant, les femmes continuent à travailler ; leur taux d'activité recule mais ne s'effondre pas et dissimule plutôt des réorganisations sectorielles : effondrement de la domesticité et du travail à domicile, mais croissance dans les secteurs modernes, comme l'usine et le bureau. Ce qui a pour conséquence en amont une demande accrue d'éducation, notamment au niveau du secondaire (mixité des programmes depuis 1924) et de l'université où s'acclimate enfin la figure de l'étudiante. Dans les années 1924-1930, Simone de Beauvoir, Colette Audry, Simone Weil ... brillantes figures d'intellectuelles, passent l'agrégation de philosophie. Artistes, romancières, cinéastes même (Germaine Dulac) s'avancent dans les cercles de la création. Dans La Garçonne (1922), Victor Margueritte avait esquissé une nouvelle image de femme. Autour de Natalie Clifford Barney, Gertrude Stein, Romain Brooks, Adrienne Monnier, s'affirme sans ostentation le droit à l'homosexualité féminine [Bonnet, 1995].
Mais le plus frappant, parce que le plus massif, est de voir à quel point la propagande nataliste glisse sur les couples - et sur les femmes. Jusqu'en 1938-1939, il n'y a aucune augmentation de la natalité. Contraception et avortement sont le quotidien des familles. Mais ils paraissent de plus en plus mal supportés. L'accueil fait par les couples catholiques à la méthode Ogino-Knauss, reposant sur l'observation du cycle féminin, calendrier à l'appui, dès avant guerre, montre l'intensité des besoins qui s'expriment. Et ceci en dépit de l'Encyclique Casti Connubii (1930) par laquelle le Pape rappelle aux catholiques que le seul moyen licite en matière de contraception est la continence.
On attribuera souvent à l'" égoïsme " des femmes le refus de procréer, les rendant particulièrement responsables de la défaite de 1940. " On a voulu épargner les femmes ", disaient les prêtres dans les sermons dominicaux. Comme si le ventre des femmes était le bouc émissaire de l'aveuglement devant le fascisme.
Vichy se veut à la fois entreprise de culpabilisation et de rédemption des femmes, " femmes du désastre, citoyennes par le désastre " (H. Eck, 1992). L'apologie de la mère s'accompagne de mesures contre le travail des femmes mariées et se traduit par une lutte exacerbée contre l'avortement, renforcée par la loi de 1942 : plus de 4 000 condamnations annuelles pour ce motif, qui peuplent les prisons d'un pourcentage sans précédent de femmes ; et en juillet 1943, une " avorteuse " est guillotinée, première femme exécutée depuis le début du siècle.
Mais les interdits ne tuent pas le désir. Ils les exacerbent plutôt. C'est le temps d'un privé secret, caché, ardent, avide, attisé par les horreurs de la guerre. Il explose à la Libération. Les images des femmes, jeunes et belles, accueillant les " libérateurs " ou des filles dansant le swing dans l'été 1944 en disent quelque chose.
Quelque temps contenus par l'austérité de la Reconstruction, l'exigence de travail, l'appel aux forces vives, au courage des femmes, s'affirme de plus en plus la volonté d'émancipation de la femme comme personne libre de ses choix professionnels et existentiels, amoureux et sexuels. Une femme libre de choisir son destin. Simone de Beauvoir en est une figure paradoxale et exemplaire (Le Deuxième Sexe, 1949).
Une Libération difficile
Pourtant la Libération en elle-même change peu les rapports de sexes. Certes, les femmes obtiennent enfin le droit de vote en avril 1944. Mais que d'archaïsmes ... En 1946, 41 % des femmes actives le sont dans l'agriculture, une agriculture traditionnelle. L'industrie dévastée exige des énergies viriles, du coup exaltées. La conception de la famille et des rôles féminins demeure conventionnelle : modèle de la femme au foyer d'autant plus que continue le " Baby Boom ", commencé dès avant la guerre et encouragé par les gouvernements. Cependant que le couple, valeur en hausse, continue son ascension, célébré chez les catholiques comme chez les communistes (cf. Maurice et Jeannette).Les Trente Glorieuses introduisent cependant l'amorce de mutations décisives. Tandis que dans le domaine de la régulation des naissances, la demande se fait de plus en plus pressante, et la chronologie des initiatives, de plus en plus serrée.
Esquissons quelques-uns de ces changements.
D'abord dans le domaine économique et la sphère du travail. Le taux d'activité des femmes reprend sa progression. Tandis que l'agriculture s'effondre, la part des femmes grandit dans l'industrie, mais surtout dans le tertiaire. Secrétaires, dactylos, employées de bureau sont les figures majeures du salariat féminin. Le cycle du travail féminin se modifie ; de plus en plus de femmes travaillent toute leur vie, même après la naissance de leur premier, voire de leur second enfant ; c'est le troisième qui fait la différence. Toutefois, ce n'est que dans les années 1980 que le profil d'emploi des femmes sera tout à fait comparable à celui des hommes. Aujourd'hui, il y a 11 millions de femmes actives / 13 millions d'hommes et c'est aux femmes qu'on doit l'accroissement de la population active.
Ensuite dans le domaine de la formation. Les femmes bénéficient amplement de l'explosion scolaire marquée dans l'Europe d'après guerre. En 1964, pour la première fois, il y a plus de bachelières que de bacheliers. L'université se féminise, mais dans le cadre de filières qui maintiennent les divisions sexuelles (femmes / littéraires, hommes / scientifiques).La demande des femmes de plus en plus salariées rencontre l'essor des équipements qui, entre 1950 et 1980, modifient radicalement le travail ménager. Industrie du froid et mécanisation provoquent la mort de la ménagère traditionnelle et modifient pour toutes les femmes le rapport à l'espace. Toutefois, le temps gagné bénéficie assez peu aux femmes elles-mêmes, car il est rempli par le souci croissant de l'éducation des enfants, investissement majeur de nos sociétés contemporaines. Outre que le partage des tâches domestiques demeure extrêmement inégal.
La législation (loi de 1972) a supprimé tous les interdits et obstacles à l'accès des femmes aux écoles, formations et professions. Néanmoins, les hiérarchies horizontales et verticales demeurent : secteurs dits féminins, moindre place des femmes dans les postes de responsabilité. La révolution du travail n'est pas achevée.
Encore moins la révolution politique ou symbolique. La politique reste, en France notamment, un domaine réservé des hommes (moins de 6 % de femmes députées, faible place dans l'exécutif), avec une difficulté particulière d'accès à la représentation. Et le système de valeurs maintient - quoiqu'on en dise - la supériorité (plus implicite, il est vrai) du masculin sur le féminin.
Les changements dans la famille ont été tout aussi importants. Le code civil napoléonien n'a été que lentement démantelé, dans les années 1965-1970. En 1965, les régimes matrimoniaux sont réformés ; la femme est associée à la gestion de la communauté ; le mari ne peut plus s'opposer à son activité. En 1970, disparaît la notion de " chef de famille " au profit de l'autorité parentale partagée entre époux. En 1975, la loi reconnaît le divorce par consentement mutuel ou par rupture de la vie commune. Surtout, la structure de la famille change considérablement : nombre croissant de divorces dont l'initiative vient très majoritairement des femmes (c'est une constante depuis son existence) ; développement des familles monoparentales, dont le responsable est le plus souvent une femme. L'indépendance économique des femmes leur permet de choisir leur destin matrimonial et amoureux.
Le couple conserve toute son importance : il est même la figure de proue de l'après-guerre. Le couple Sartre - Simone de Beauvoir est un des plus forts qui soient, de par sa liberté même. Mais autant et parfois plus que sur l'enfant, l'accent est mis sur la qualité de la relation amoureuse, plus égalitaire, et sexuelle. Le rôle des femmes, plus indépendantes et émancipées, est essentiel en la matière, la conjugalité (légale ou non) demeurant pour elles le lieu privilégié de la sexualité, beaucoup plus que pour leurs compagnons. Même les milieux catholiques osent enfin parler du corps et dissocier ouvertement procréation et sexualité, non sans de grandes difficultés avec l'Eglise.
La lecture du livre de Martine Sèvegrand (1995) est à ce sujet captivante. Documents, archives privées et témoignages à l'appui, elle montre quelle lutte souvent déçue les couples chrétiens ont menée pour obtenir la reconnaissance d'une libre contraception, la Papauté s'obstinant à ne reconnaître que les moyens dits " naturels ". D'où la diffusion de la méthode Ogino-Knauss et de celle des températures, l'une et l'autre responsables de bien des échecs. Dans cette lutte, le rôle des femmes était premier, comme le montre, par exemple, l'importante correspondance reçue par l'abbé Violet, responsable de l'Association du Mariage chrétien et qui sera prochainement publiée. Ces femmes chrétiennes eurent l'appui des prêtres et de certains religieux (tel le Père Féret) plus que des médecins catholiques, souvent très conservateurs en la matière. " Entre 18 et 50 ans ", disait le professeur Pinard, " une femme pleinement bien portante ne devrait jamais avoir de règles ; elle doit être toujours enceinte ou nourrice " (cité, p. 243).L'affaire Chanson (1950-1952) illustre à la fois l'évolution des conceptions et les résistances rencontrées. Patron catholique, père de famille nombreuse, Chanson avait découvert les formes de la sexualité orientale, plus respectueuse du temps et de la jouissance féminine, en même temps qu'habile à éviter la conception. Il s'en inspire pour écrire un Art d'aimer qui préconise " la volupté conjugale par la continence amoureuse ", à savoir l'étreinte réservée. L'abbé Violet imprime son livre, avec une postface du Père Féret. Mais les catholiques intégristes (Lemaire et l'Association des pères de famille) alertent Rome et le Saint Office met l'ouvrage à l'index.
Mais les fidèles ne suivaient guère les directives de l'Eglise. Une enquête de l'INED fait apparaître qu'en 1961-1962, 65 % des catholiques pratiquants usent du coït interrompu, le péché d'Onan proscrit par l'Eglise. Elle n'accueillit pas beaucoup mieux la pilule, tout en admettant comme plus " naturel " que d'autres ce moyen de bloquer la fécondité féminine. Nombreuses sont les femmes chrétiennes à revendiquer son usage et le rôle de certains magazines féminins, comme Marie-Claire (Marcelle Auclair) a été décisif. Pourtant, en 1968, l'Encyclique Humanae Vitae réaffirme les positions les plus conservatrices, contribuant à éloigner nombre de jeunes catholiques.
Soulignons qu'au même moment la gauche communiste, vigoureusement anti-malthusienne, ne se montre guère plus ouverte. Si elle prend parti pour la légalisation de l'avortement et la suppression des lois de 1920-1923, elle se prononce contre la pilule. Ainsi Jeannette Vermesch s'oppose à Jacques Derogy, lors de la publication de son livre, Des enfants malgré nous (1956).C'est dans ce contexte que commence, au milieu des années 1950, l'action du Planning Familial, grâce à deux médecins - une femme, un homme - le Dr Marie-André Lagroua Weill-Halé et le Dr. Pierre Simon (du groupe Littré). La Maternité Heureuse, créée en 1956, se donne pour objectif l'abrogation de la loi de 1920. En 1961, un premier centre du Planning Familial est ouvert à Grenoble, puis à Paris [J. Mossuz-Lavau, 1991]. En 1963, le Mouvement français du Planning Familial revendique 16 000 adhérents dans toute la France. Il prescrit à celles qui en font la demande diaphragmes, stérilets et bientôt la pilule.
Dans les années 1960-1970, l'engagement dans le Planning est la principale forme de militantisme féminin et féministe. Là se forge pour une génération nouvelle une " conscience de genre " qui met la lutte pour la liberté de l'avortement et de la contraception au premier plan de ses priorités. " Notre corps, nous-mêmes " est l'axe essentiel de cette réflexion où mûrit le Mouvement de Libération des Femmes.
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XI° JTA : JOURNÉES DE TECHNIQUES AVANCÉES EN GYNÉCOLOGIE OBSTÉTRIQUE ET PÉRINATALOGIE PMA, Fort de France 11 - 18 janvier 1996