progrès en gynécologie, progrès de la condition féminine
Débat public avec la participation de J. Belaisch,J. Brunerie-Kauffmann, M. Perrot et G. Pineau
Le XXe siècle a été celui de la libération de la moitié de l'humanité. Nos sociétés occidentales ont assisté à une évolution sans précédent de la condition féminine.
Les fantastiques progrès scientifiques et surtout l'intérêt porté ces vingt dernières années à la médecine de la femme ont participé, certes, à cette évolution. Mais, il est intéressant de voir comment ce sont souvent les femmes qui se sont emparées des progrès de la science et les ont imposés au corps médical et à la société. Ce siècle aura vu le désir venir prendre la place du hasard dans ce qui est le plus important dans la gestion de la vie d'une femme : la grossesse.
Alors que le XIXe siècle avait à peine découvert l'ovulation, les femmes du XXe siècle ont accédé à une révolution dans de nombreux domaines : elles ont pu planifier les naissances. Elles ont gagné le droit à accoucher sans douleur. Les progrès de l'obstétrique ont permis de diminuer les risques de la grossesse et de l'accouchement. Elles peuvent accéder à de vrais traitements de leur stérilité.Les hormones diminuent leur angoisse devant l'arrivée de la ménopause. L'émergence de la psychanalyse est venue montrer la place de l'inconscient dans ces domaines. Les thérapies sexuelles ont permis de vivre une sexualité plus épanouie. Les progrès de la clioscopie et de la chirurgie à ventre fermé ont éliminé les séquelles esthétiques dont elles souffraient dans leur intimité.
La féminisation du corps médical a certainement aidé à tout cela.
Dans un domaine plus pratique, il ne faut pas négliger les petites inventions qui ont métamorphosé la vie quotidienne : l'apparition du biberon, des couches jetables et des tampons périodiques.
Dans le même temps, les femmes se sont battues pour obtenir le droit de vote, les congés de maternité, la sécurité sociale, l'égalité de salaire dans le travail.
Tout ceci en luttant contre un pesant obscurantisme : chaque pas vers une amélioration du sort de la femme a été remis en cause : par exemple les débats seront aussi passionnés autour de l'allaitement artificiel que de la péridurale ou les traitements de la ménopause.
Malgré le précepte de la Bible " croissez et multipliez ", les femmes ont toujours cherché les moyens de réduire le nombre de leur grossesses. Moyens fantaisistes, souvent inefficaces et parfois dangereux.
Il faut attendre le début du XXe siècle pour que les femmes puissent espérer " croître et multiplier " selon leur désir et sans risque. C'est une femme, Margaret Sanger, qui met en marche en 1912 un mouvement de Birth Control à Brooklin. Il traversera l'Atlantique et ne s'arrêtera plus. En France, une loi votée en 1920 réprime très sévèrement tout accès à la contraception et à l'avortement.
Les femmes avortent tout de même mais clandestinement et en prenant de gros risques pour leur santé. Les médecins veulent ignorer les drames : l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale ne traite que des " complications des avortements provoqués ".Le 30 juillet 1943, une " faiseuse d'anges " Marie-Louise Giraud est guillotinée. L'évolution de la contraception à l'étranger arrive en France grâce à la création en 1956 de la " Maternité heureuse " qui devient en 1958 le Mouvement Français du Planning Familial. Par son intermédiaire, les femmes se procurent les diaphragmes, les stérilets et les premières pilules.
Enfin, l'on peut dissocier la sexualité de la reproduction. En 1967, Lucien Neuwirth fait voter la loi libéralisant la contraception. Reste le douloureux problème des avortements clandestins. Sur ce point, la technique vient apporter un secours tout particulier aux femmes. En effet, la pratique habituelle de l'interruption de grossesse par dilatation en curetage nécessitait un environnement chirurgical et une anesthésie générale. Ceci en rendait impossible la pratique clandestine. Or apparaît fin 1972, une technique révolutionnaire par aspiration ne nécessitant ni anesthésie générale ni d'autres instruments qu'une canule de plastique et une seringue de 50 cc. Les femmes s'emparent elles-mêmes de cette pratique, aidées de quelques médecins militants. Elles créent le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception - MLAC.
Des réseaux de pratique clandestine s'organisent et Simone Veil ne s'est jamais cachée d'avoir fait voter la loi de 1975 en partie pour faire cesser ces pratiques illégales. Plus tard, l'apport de l'anesthésie locale améliore le confort de cette intervention.
Plus tard, encore en 1982, le Pr Baulieu met au point une molécule le RU 486 qui permet l'avortement médicamenteux.
Ces techniques dites de structures légères sont encore aujourd'hui trop peu employées mais on voit quel chemin ont parcouru les femmes pour se " réapproprier leur corps " selon la propre expression des féministes. C'est justement cette exigence de la libre disposition de leur corps qui a contrarié beaucoup d'esprits chagrins. Certains avancèrent des arguments médicaux : le Pr Lortat-Jacob, Président du Conseil de l'Ordre, compara les dégâts de la pilule dans l'organisme de la femme aux méfaits " d'un éléphant dans un magasin de porcelaines ". " Pas de cycle, pas de femme, pas de libido " affirmèrent d'autres spécialistes. L'escroquerie scientifique consistant à avancer des arguments médicaux pour défendre une morale.
Lors des débats à l'Assemblée Nationale on vit affirmer que " la pilule allait favoriser les amours illicites et ébranler les assises de la famille ", que " les hommes perdraient la fière conscience de leur virilité et que les femmes ne seraient plus qu'un objet de volupté stérile ". La libération des femmes se heurte aussi aux pouvoirs religieux : si la majorité des églises protestantes laisse le choix de recours à l'IVG à la responsabilité des personnes concernées, l'Église Catholique se refuse à vouloir dissocier sexualité et fécondité. Paul VI déclare en 1968 que " les moyens contraceptifs ouvriront la porte à l'infidélité conjugale et à l'abaissement général de la moralité " : " on peut craindre que l'homme s'habituant à l'usage des pratiques anticonceptionnelles ne finisse par perdre le respect de la femme et ne vienne à considérer celle-ci comme un simple objet de jouissance égoïste ". Par ailleurs, pour l'Église Catholique, l'embryon est une personne dès sa conception. Le judaïsme fait une différence entre l'embryon de plus ou moins 40 jours mais l'IVG n'est toutefois pas acceptée. De même, selon le Coran, l'esprit est donné à l'embryon au 120e jour mais l'Islam condamne fermement l'IVG.Les femmes ont donc eu à lutter contre toutes sortes de pouvoirs pour imposer leurs droits. On constate aujourd'hui à la veille du XXIe siècle qu'elles doivent rester vigilantes devant les remontées d'intégrisme de toutes parts. Ainsi voit-on la multiplication des attaques des centres d'IVG par des commandos de " sauveteurs ". Que peut-on dire de cette loi, 20 ans plus tard : elle a été et reste une loi de santé publique, les services de gynécologie ont vu disparaître les complications des avortements clandestins. Mais elle est insuffisante sur certains points, en particulier les délais pour les personnes les plus démunies.
Enfin, pourquoi le nombre des IVG reste-t-il autour de 160 000 par an comme s'il était incompressible alors que 90 % des femmes qui avortent ont déjà pratiqué la contraception ? Il faut nier la banalisation : les femmes ne considéreront jamais l'IVG comme moyen contraceptif. La cause est ailleurs. Derrière le flot des raisons avancées très souvent matérielles actuellement, perce tout simplement le : " Je ne désire pas cet enfant ". Alors que signifie l'arrivée de cette grossesse ? Les femmes sont parvenues à un extrême degré de responsabilisation. Il leur faut maintenant savoir tout réguler. Toute décision doit rentrer dans l'ordre du " raisonnable ". Alors de temps à autre, elles " dérapent ". Et l'IVG est alors l'acte conscient qui vient annuler l'acte inconscient.
Lorsque la femme aborde la dernière partie de son parcours elle doit subir au moment de la péri ménopause et de la ménopause des perturbations de son rythme intérieur qui viennent aggraver son angoisse d'affronter ce nouveau temps : le temps où elle voit ses premiers cheveux blancs, où son corps s'alourdit et où elle doit renoncer à la séduction. Toutes les difficultés ne disparaissent pas avec le traitement hormonal mais les estrogènes transforment la vie de femmes après la cinquantaine. Les bouffées de chaleur ne viennent plus perturber leur vie sociale et professionnelle. Les troubles de l'humeur et du sommeil sont régulés. La peau reste souple. Elles savent qu'elles échapperont à l'ostéoporose et surtout leur vie sexuelle peut se poursuivre de manière harmonieuse. Mais, il leur a fallu lutter encore pour passer de la jouvence de " l'Abbé Souris " à la " Fée Hormona ". Ce sont souvent les femmes elles-mêmes qui doivent imposer la prescription au médecin comme elles l'ont fait pour la pilule. Car l'on retrouve devant le traitement de la ménopause, les mêmes détracteurs et les mêmes mots : " ce n'est pas naturel ", il existe des risques de cancer, etc.
Tant est grande la peur de certains qu'après avoir pu libérer leur corps, les nouvelles mamies ne se transforment en " vieilles dames indignes ".
Ainsi, comme le dit, Christiane Olivier : " Nouvelles Eve, nous avons croqué la pomme du Savoir, nous avons appris à ne plus souffrir du caprice de nos hormones, appris à les gérer nous-mêmes. Que de chemin parcouru depuis la condamnation du Paradis terrestre : nous enfantons au gré de notre désir, la souffrance promise nous est épargnée et, nous n'avons plus à craindre l'arrêt brutal de notre vie sexuelle à la ménopause ".Mais, il reste aux femmes en abordant le XXIe siècle à savoir gérer les immenses progrès scientifiques qui ont transformé leur vie. Il va falloir résister à certains vertiges. Ne pas se laisser à nouveau déposséder de leur corps. Le vieux slogan des années 1968 " Notre corps nous appartient " risque d'être remis en cause par certaines techniques. Et les femmes elles-mêmes doivent se défendre de certaines dérives : les frontières des PMA, comme les grossesses à 60 ans, le diagnostic anténatal exploité par certains états pour éliminer les filles. Les années à venir seront celles de la médecine prédictive dont il faudra affronter les problèmes éthiques. Enfin, il faut attendre encore de nouveaux progrès pour que la sexualité puisse renaître sans contrainte, et trouver enfin une solution au drame de ces 10 dernières années qu'est l'apparition du HIV.
BIBLIOGRAPHIE
Montreynaud F. : Le XXe siècle des femmes. Ed Nathan. 1992.
Mossus Lavau J. : Femmes et Histoire : les femmes et la sexualité. Colloque la Sorbonne, 13-14 Novembre 1992.
Olivier Ch. : Filles d'Eve. Ed Denoël 1992.
XI° JTA : JOURNÉES
DE TECHNIQUES AVANCÉES EN GYNÉCOLOGIE OBSTÉTRIQUE
ET PÉRINATALOGIE PMA, Fort de France 11 - 18 janvier 1996