LES PASSIONS EN GYNECOLOGIE

W. Pasini

Professeur à la Faculté de Médecine de Genève. 
Médecin-Chef de la Division de Gynécologie Psychosomatique et de Sexologie -  Genève - 
XII èmes journée Aquitaines de Perfectionnement en Reproduction humaine. Bordeaux, 25 septembre 1993

Lorsque j'ai écrit un essai sur l'intimité (1), plusieurs personnes, des hommes en prévalence, ont trouvé ce sentiment fade et moins stimulant que la passion. En étudiant cet état d'âme (2) dans l'état amoureux, mais aussi dans les maladies de la dépendance (alcoolisme, toxicomanie, boulimie, obsession des jeux de hasard) les gens continuent à confondre passions bénéfique et passions maléfiques. Les premières sont au service de la vie, libèrent beaucoup d'énergie et nous stimulent à faire des projets. Les passions maléfiques sont en revanche un esclavage, une obsession où Eros et Thanatos sont dangereusement proches.
Les gynécologues sont souvent confrontés au monde des passions. Nous passerons rapidement en revue quatre champs que nous avons appelés les passions sexuelles et non sexuelles des patientes, les passions pour le gynécologue, et les passions du gynécologue

1. Les passions sexuelles

En gynécologie médicale, on peut être contacté pour des brûlures clitoridiennes consécutives à des stimulations excessives, voire à des déchirures périnéales dues à une sexualité violente. Elle a lieu parfois lors d'une reprise trop rapide au post-partum chez des maris longtemps injustifiés. La dyspareunie consécutive à l'activisme sexuel, autrefois assez fréquente, fait aujourd'hui partie des blagues plus que de la consultation médicale. En revanche, le gynécologue peut être consulté car sa patiente souhaite raviver une passion défaillante. Lorsque le libidogramme est devenu plat, on demande au gynécologue une pommade miracle avant de chercher la solution au niveau de l'imaginaire érotique ou de la réactivation des sensations corporelles. D'autres fois, on lui demande une action mécanique, par ex. une plastie vaginale car avec l'âge et après des grossesses, les sensations ne sont plus les mêmes et le partenaire s'en plaint.
Enfin, la consultation gynécologique peut être l'occasion de découvrir des passions inavouables et quelque part maléfiques. La découverte d'une MST ou pire encore d'une séropositivité peuvent être l'occasion de révélations dramatiques pendant lesquelles on vérifie l'utilité que la psychologie médicale fasse partie de l'arsenal du gynécologue

2. Les passions non sexuelles

Le gynécologue qui s'occupe de l'adolescence ou de la ménopause peut découvrir de nombreux liens entre les troubles alimentaires, le poids, les hormones et la sexualité. Lorsque des régimes prescrits pour des raisons médicales échouent, une anamnèse détaillée pourra révéler une boulimie compulsive, compensatoire et consolatoire d'autres passions non satisfaites

Le gynécologue peut aussi être confronté à des obsessions qui touchent à la sphère masochique. les "balafrées de l'abdomen" (ou syndrome de Munchausen) sont des femmes qui dans une relation de défi sado-masochique avec le corps médical, réussissent en peu d'années à susciter des interventions souvent inadéquates sur leur corps. Quelques fois ces lésions sont auto-induites comme dans des formes récidivantes de prurit vulvaire sans cause médicale et dans lesquelles se mêlent rage et excitation.

Une passion récente et en partie induite par les progrès de la médecine est celle de l'enfant à tout prix dans les PMA. Ce n'est plus l'enfant du désir mais celui du besoin et si les PMA ont permis des filiations heureuses à des milliers de couples, il y en a autant qui, par l'existence des PMA n'arrivent plus à faire le deuil de l'enfant désiré en développant la sublimation de la stérilité physique vers la fertilité psychique.

3. La passion pour le gynécologue

Le gynécologue, comme le psychiatre, le curé et parfois l'avocat de famille est le support de projections fantasmatiques de ces patientes qui confondent sa personne et son rôle professionnel. surtout s'il est de sexe masculin, il peut devenir un obscur objet du désir de sa clientèle. Il doit savoir distinguer les typologies sexuelles auxquelles il risque d'avoir affaire

a) L'hypersexuelle

Il s'agit d'une patiente qui a des besoins sexuels importants, parfois dissociés du coeur et qui cherche des occasions pour les satisfaire. Le gynécologue, comme le classique plombier, peut bien faire l'affaire

b) La nymphomane

Il s'agit d'une patiente qui souffre d'une dépendance car la nymphomanie fait partie de la clinique des addictions. Quand le besoin est présent, il doit être satisfait rapidement et d'une manière relativement anonyme

c) La mythomane

La plupart du temps, il s'agit d'une personnalité hystérique, attirée par son gynécologue comme par le curé ou son professeur de classe lorsqu'elle était adolescente. Elle a davantage envie de séduire que de consommer, mais elle peut accuser le gynécologue de harcèlement sexuel si sa séduction n'a pas été bien reçue. Dans ce cas, il est utile qu'une infirmière assiste à la visite gynécologique

d) L'érotomane

Il s'agit d'une patiente psychiatrique avec un délire souvent à thème sexuel. Elle est aussi dangereuse que les patientes paranoïaques et le gynécologue a intérêt à avoir une bonne collaboration avec un collègue psychiatre

4. Les passions du gynécologue

Plusieurs statistiques américaines récentes confirment que les gynécologues passent à l'acte avec leurs patientes entre 5-12% chez les hommes et entre 2-3% chez les femmes (3). Un sondage Gallup sur 50.000 consommatrices américaines a démontré que le gynécologue n'est pas le champion des trangressions sexuelles. Viennent en tête les dentistes suivis par les psychiatres et le gynécologue n'est qu'en 3ème position. Les femmes sont en général jeunes, sub-dépressives et avec des problèmes familiaux. Une étude récente de Lapierre et Valiquet a aussi fait le portrait-robot du thérapeute. Dans la plupart des cas, il s'agit d'une faute unique dont le thérapeute se sent longtemps coupable au point qu'à Toronto il s'est créé une consultation des médecins qui ont fauté.
Les autres thérapeutes transgressifs appartiennent aux types suivants:
a) Le narcisse qui confond sa personne et son rôle. Les trois paliers de son incompétence médicale sont les suivants: Mme essayez encore, Mme essayez avec un autre, Mme essayez avec moi...
b) Le thérapeute dépressif qui utilise la patiente pour se remonter le moral. Le thérapeute ne garde pas la distance adéquate mais commence à raconter ses malheurs et parfois ceci continue au restaurant et sous les draps.

c) Le thérapeute compulsif, efficace professionnellement, mais esclave de ses pulsions. Outre la tendance à l'alcoolisation ou au jeu du hasard, existe aussi la compulsion sexuelle. Le comité d'éthique des Associations Françaises de Sexologie cherche à démasquer ces comportements qui pas sont aussi rares qu'on le pense.

d) Le psychopathe qui crée une situation de dépendance avec sa patiente pour ensuite lui soutirer de l'argent ou d'autres avantages. Un gynécologue qui soignait la femme d'un banquier profitait de la situation pour acquérir des informations boursières.

Ces derniers exemples me permettent de conclure en rappelant que la psychologie médicale devrait faire partie de la formation professionnelle de tout médecin y compris du gynécologue. La psychologie médicale s'est développée selon quatre temps qui vont de la psychologie de l'organe (les maladies psychosomatiques) à celle de la personne souffrant d'affections fonctionnelles (le malade psychosomatique). Plus récemment avec Michel Balint on s'est intéressé à la relation soignant-soigné, mais on a continué à négliger l'importance de la psychologie du médecin, surtout lorsqu'il est confronté aux passions de la vie.

BIBLIOGRAPHIE

1) Pasini W.: Eloge de l'intimité, Paris, Payot, 1991.
2) Pasini W.: La qualité des sentiments, Paris, Payot, 1991.
3) Gartrell N.: Psychiatrist-Patient Sexual Contact: Results of a National Survey, I: Prevalence. Am.J. Psychiatry 143, 9, september 1986, pp. 1126-1131.
4) Lapierre H., Valiquette M.: J'ai fait l'amour avec mon thérapeute, Montréal, Ed. St. Martin,1989.