SEXUALITE ANALE : LE POINT DE VUE DU PROCTOLOGUE


Pierre COULOM

Clinique Saint Jean Languedoc, Toulouse

Historique

La sexualité anale est connue depuis la plus haute antiquité, les premiers excès sont cités dans la genèse (IX,4) de l’histoire de Sodome et Gomorrhe.

Dans la Chine ancienne la description de la relation conjugale faisant état de la sexualité anale comme d’une sexualité habituelle. Le rapport anal ne devait pas précéder le rapport vaginal et il s’agissait d’un coïtus reservatus, c’est à dire qu’il ne devait pas y avoir d’émission de sperme.(Van Gulik : la vie sexuelle dans la Chine ancienne). Le confucianisme définit par la suite les rapports entre les sexes et condamne la sodomie.

Dans le grand livre érotique, le Kin Ping mei (1620?) la sodomie est décrite comme toutes les variétés de sexualité sans perversion sadique et le postérieur féminin comparé à la pleine lune y est célébré.

En Inde, la sodomie faisait partie des positions recommandées dans les traités du 2e, 4e ou 16e siècle. Il n’existait pas de censure morale mais seulement une recommandation sanitaire : la pénétration anale devait suivre ou se substituer à la pénétration vaginale.

Dans le Kama Sutra qui est un recueil des manuscrits anonymes remontant pour certains à plus de sept siècles avant J.C., la sodomie est traitée de façon accessoire et naturelle.

Dans le Coran, l’enfer musulman réserve parmi les sept groupes des maudits de Dieu, la première place au Sodomite.

On voit déroger à la règle stricte dans la littérature. Ahmad Al Tifachi écrit en 1230 dans "les délices du cœur" : "je découvris ses fesses. Les contemplant enfin à nu, je ne pus empêcher ma main de les polir avec conviction, ni mes doigts de gagner le bord de l’ouverture ronde dans laquelle je ne tardais pas à planter mon instrument".

Ailleurs, le même auteur fait parler un juge imaginaire qui arbitre la plainte d’une femme

- la femme : "Tu n’as toujours pas compris l’objet de ma plainte. Il me conjoint dans le fondement".
- le juge "Par Dieu de quoi te plains tu là? Connais-tu quelque chose de meilleur ?".

Dans la Grèce Antique, la pédérastie est naturelle et même codifiée puisque l’Erastre (amant-adulte) s’attache les faveurs de l’Eromène (aimé-adolescent).

La pratique naturelle de la sexualité anale homosexuelle retentit à l’évidence dans la relation hétérosexuelle par la levée des tabous et la simple reproduction de gestes érotiques habituels. Pourtant, Aristote condamne la pédérastie et en fait une aberration de la nature.

Chez les latins, la littérature poétique est riche d’anecdotes érotiques, mais les amours homosexuelles y sont rares ou absentes que ce soit chez Catulle, Horace, Tibulle, Pétrone..

Ovide dans "l’art d’aimer" recueil de conseils comportementaux dans l‘entreprise de séduction et la pratique amoureuse indique que la femme doit utiliser ses deux orifices "Dis toi bien mignonne que tu as deux sexes".

Sous nos latitudes, les hommes vivaient nus dans les grottes du paléolithique. Les femmes arboraient des fesses énormes qui selon Herrig J. (Brève histoire de fesses-Presses Pocket. Paris 1995) "devaient considérablement séduire les hommes de cette époque reculée".

La pudeur et le désir de se protéger contre le froid habillèrent ces fesses stéatopygiques.

Au moyen âge, la famine et la pauvreté voient la quête de nourriture prendre le pas sur la sophistication de la sexualité. Les seigneurs souvent déplacés loin de leurs châteaux pour de longues périodes, ont des pratiques homosexuelles Georges Duby ("la femme, l’amour et le chevalier") décrit l’amour courtois comme une homosexualité déguisée. Dans la relation entre le Seigneur, sa Dame et le Chevalier c’est à travers la Dame qui sert de leurre que le Chevalier veut séduire le Seigneur.

C’est au treizième siècle qu’apparaît un début de législation sur la sexualité anale avec la condamnation pour crime de sodomie (1270). Les documents des procès étaient alors brûlés avec le sodomite et on ne retrouve à l’heure actuelle à la bibliothèque nationale que 73 procès en sodomie entre 1317 et 1789 dont ceux de deux femmes uniquement.

Les relations sexuelles et les moeurs en général sont absents de la constitution du 3 septembre 1791 et de nos jours il faut se rapporter à l’article 6 du code civil concernant l’ordre public et aux articles 283 à 290 du code pénal concernant l’outrage aux bonnes moeurs.

La sexualité anale est un vaste sujet concernant la vue et l’attouchement, lanulingus, la sodomie et l’utilisation de corps étrangers, les lavements érotiques et la fist-formication.

Dire que la sexualité est anale est restrictif, les fesses entourant l’anus sont partie intégrante de cette sexualité.

"Ce n’est pas ce "u" voyelle qu’on exhibe mais bien les deux matonnes, les deux matrones qui le gardent, le défendent, le cachent, les fesses, mot tout en consonnes, les "e" dont un muet ne figurant que pour mieux le faire résonner, glisser, siffler, s’affirmer. Ce sont les fesses qu’on rameute, à la sournoise, pour l’évoquer le flatter, en user" (JP Dufreigne Le génie des orifices).

SUR LE PLAN PHYSIOLOGIQUE  

La peau péri anale est d’une très grande sensibilité discriminative. "Je dis et maintiens qu’il n’y a tel torchecul que d’un oyson bien duveté, pouveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sus mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirifique tant par la douceur d’icelluy duvet que par la chaleur tempérée de l’oyson, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et aultres intestines jusqu’à venir à la région du coeur et du cerveau". Rabelais- Gargantua Chap XVIII  

La marge anale et le sphincter externe sont innervés par les nerfs rectaux inférieurs, branches des nerfs pudendaux. Il y a au niveau de la partie haute du canal anal comme dans le rectum et le reste du tube digestif des plexus sous muqueux et des plexus myentériques ; on les retrouve au niveau du sphincter interne. Par contre, le péritoine rectal présente des corpuscules lamelleux, véritables mécano-récepteurs des pressions et des vibrations.

L’innervation sensitive du canal anal et de la marge anale est particulièrement riche. Toute une série de chemo-récepteurs, mécano-récepteurs, corpuscules génitaux, terminaisons nerveuses libres etc... reçoivent l’information qui est véhiculée

- soit par les nerfs anaux, la moelle sacrée et le thalamus jusqu’au cortex.

- soit par les nerfs érecteurs, le plexus hypogastrique et les nerfs splanchniques jusqu’à l’encéphale relié au cortex.

Il est à noter que le rectum est dépourvu de corpuscules sensibles à la douleur.

La multiplicité des récepteurs sensitifs au niveau du canal anal explique l’élément douloureux gênant ou empêchant la pénétration anale quand il y a une pathologie canalaire qu’elle soit fissuraire, hémorroïdaire (thromboses plutôt que prolapsus) ou cryptique (papillite hypertrophique).

Par ailleurs, le franchissement des barrages sphinctériens ne se fait pas de façon univoque : le sphincter interne est un muscle lisse, épaississement terminal de la couche circulaire du rectum. Il est en état de tonus permanent assurant la continence de base. Il est relâché lors d’une augmentation modérée de la pression dans l’ampoule rectale(30 ml) ; c’est le réflexe recto-anal inhibiteur. Le point de départ du réflexe recto-anal inhibiteur est intra mural. Dans la pénétration anale, il faudra d’abord vaincre la résistance sphinctérienne pour provoquer ce réflexe.

Par ailleurs le sphincter externe et le muscle pubo-rectal sont eux des muscles striés sous commande volontaire. Contrairement aux muscles squelettiques, ils ont un tonus permanent y compris au repos et durant le sommeil. La pression intra canalaire de 30 à 40 cm d’eau augmente par la contraction du sphincter strié, lors de la stimulation du bas canal anal. C’est, dire combien la sodomie doit être acceptée, voire aidée, pour que les réflexes de défense s’effacent et que le canal anal devienne compliant.

A l’inverse, le vagin est pauvre en neuro-recepteurs. Des ménisques du tact et des terminaisons nerveuses libres siègent dans la muqueuse. Par contre des mécano-récepteurs contribuent à la valorisation des sensations sexuelles siégeant dans les tuniques musculaires et adventitielles.

D’après Masters et Johnson les colonnes vaginales, en particulier la partie moyenne de la colonne antérieure, s’enflent sous l’effet des stimulations, allant chez certaines femmes jusqu’à l’émission de sécrétions des glandes urétrales (éjaculation féminine).

La pénétration anale se fait selon un axe qui entre en contact direct avec la partie moyenne du vagin.

Au niveau de la vulve, la distribution des récepteurs n’est pas univoque ainsi les grandes lèvres et le mont du pubis sont particulièrement sensibles au toucher léger et à la température, alors que le clitoris et les petites lèvres, riches en corpuscules lamelleux sont très sensibles aux pressions et aux vibrations.

"La grande richesse de la vulve en neuro-récepteurs comparée au vagin fait d’elle le véritable organe sexuel de la femme". P. Kamina (Petit bassin et périnée. organes génitaux.. Tome 2 Page 120 Maloine)

QUELS SONT LES RISQUES DE LA PENETRATION ANALE ?

En dehors des pratiques déviantes que sont l’utilisation des corps étrangers et la fist- formication il n’y a aucun risque sphinctérien ou pariétal. La bonne lubrification du canal anal par les sécrétions naturelles, la salive ou les gels hydrosolubles neutres évitent les érosions muqueuses, les irritations locales, les ulcérations, les oedèmes, les contusions. Cette pathologie banale disparaît après abstinence temporaire et traitements locaux (Richard Geist. Sexualty related trauma. Emergency medecine clinics of north america. Vol 6 N° 3 Aug. 1988. P. 447).

La sodomie régulière n’entraîne pas de diminution de la continence anale, ne diminue pas les pressions à la contraction (clin Ab et Al. Anal sphincter structure and function in homosexual males engaging in ano receptive intercourse. AJG 1997 ; 92 : 465-68).

A l’inverse la sodomie forcée ou le viol anal sont susceptibles de provoquer non seulement des déchirures anales et rectales, mais aussi des ruptures sphinctériennes internes et externes. (Engel AF et Al. Unwanted anal penetration as a physical cause of faecal incontinence E J Gastro-entero-hepatol 1995 ; 7 : 65-7).

"L'anus et les fesses qui l’entourent sont pour les moins imaginatifs une région attirante, pour d’autres un peu plus hardis, l’orifice mystérieux dispensateur de plaisirs nouveaux, d’autant plus délectables qu’ils sont défendus ; pour les plus audacieux un condiment érotique de choix d’autant plus épicé qu’il transgresse l’interdit". Godin J. Marty O. Histoire du derrière Chapitre 4. P. 65 éditions du rocher. La part symbolique de l’anus est majeure dans l’inconscient. Sans revenir sur la phase anale de la psychanalyse Freudienne, on peut se poser la question de savoir si l’anus peut sortir de la fonction d’exonération pour devenir un organe sexuel. "l’uscita secreta" dont la fonction de défécation veut être cachée peut elle être considérée comme la porte d’entrée du plaisir ? En fait, la double fonction associant l’émission de gaz et de matières à la pénétration sexuelle peut inhiber l’un ou l’autre des partenaires masculins et féminins. La souillure excrémentielle fait peur car si la sodomie fait partie des gestes érotiques, les intervenants pensent parfois que la frontière entre le franchissement de l’interdit et le libertinage est étroite. D’où l’importance que prend le nettoyage de la région anale après la selle et surtout le souci généralisé d’avoir un transit régulier (anecdote du lavement de Marilyn Monroe). En réalité, physiologiquement le rectum est vide d’excrément. Ce n’est que devant une pathologie dyskésique comme dans la rectocèle que le rectum garde des matières. On peut assimiler chez le mâle sodomite la découverte de la double fonction d’exonération et de jardin du plaisir à la découverte de la fonction reproductive chez le jeune père qui voit sa femme accoucher. Celui qui découvre dans un état de tension dramatique que la vulve qui lui a donné du plaisir se dilate et se transforme en un appareil expulseur peut voir sa libido réduite à néant. Le retour à un comportement sexuel normal est parfois long et laborieux. D’un autre côté, les religions judéo-chrétiennes et musulmanes interdisent la pratique sodomique puisque la sexualité ne doit s’exprimer que dans un but reproducteur. Il s’agit de religions du salut dans lesquelles l’édonisme est interdit.

La sodomie a été clairement interdite dans la religion catholique à partir de 1270. Les principes éducatifs et l’inconscient collectifs ont longtemps gêné l’expression naturelle de la sexualité et diabolisé la pratique sodomique.

La littérature, et d’une façon générale, le monde artistique a bientôt fait de tordre le cou aux idées reçues.

Après la période obscurantiste du moyen âge, les auteurs du XVIe siècle précèdent ceux du libertinage, le divin marquis et les poètes modernes au premier rang desquels Apollinaire et Rimbaud.

"Cul enlevé, trop mieux qu’une coquille,
Ô cul de femme ! Ô cul de belle fille !
Cul rondelet, cul proportionné,
De poil frisé pour haie environné,
Où tu te tiens tout jour la bouche close,
Fors quand tu voys qu’il faut faire autre chose.
Cul bien froncé, cul bien rond, cul mignon,
Qui fait hurler souvent ton compagnon
Et tressaillir, quand sa mie on embrasse
Pour accomplir le jeu de meilleure grâce...
Dirai-je rien de ta grande franchise ?
Las, si je le ferai ! Car tu peux dans l’église-
A un besoin- soupirer et péter
Quoique le nez n’en veuille dépité
Et qu’on te dise que tu es sacrilège
Qui est à toi un très beau privilège..."

Eustorg de Beaulieu

Obscur et froncé comme un oeillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la rampe douce
Des fesses blanches jusqu’au bord de son ourlet.
Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous l’autant cruel qui les repousse,
A travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.
Mon rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.
C’est l’olive pâmée, et la flûte câline,
Le tube d’où descend la céleste praline,
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos.

Arthur Rimbaud