Y a-t-il des effets à long terme de la douleur subie en période néonatale ?

Inès de MONTGOLFIER
Unité de néonatologie
Groupe Hospitalier Pitié Salpêtrière
Paris

Communication aux JTA 2007

 

Dans l’histoire de la néonatologie, la reconnaissance et le traitement de la douleur du nouveau-né ont été longtemps négligés. On sait désormais que le développement neuroanatomique, neurophysiologique et neuro-endocrinien de l’enfant nouveau-né permet la transmission de stimuli douloureux et probablement de façon accentuée chez le prématuré. Le recours à des grilles d’évaluation adaptées permet de prendre en compte la douleur lors de la prise encharge d’un nouveau-né et de proposer une analgésie adaptée en en vérifiant l’efficacité [1-4]. Elle se décline en collaboration avec les parents depuis les propos rassurants, les soins de développement jusqu’aux traitements médicamenteux. Aujourd’hui nous nous intéressons aux effets à long terme de la douleur subie en période néonatale ; à travers les données de la littérature, nous aborderons dans un premier temps la question de la mémorisation de la douleur puis les résultats des recherches de troubles dans la population exposée devenue nourrisson, enfant ou adolescent.

1. La mémoire chez le nouveau-né

La mémoire est la faculté d’enregistrer, de conserver puis de restituer des informations acquises antérieurement. Dans les premiers temps, l’enfant a une conscience très éphémère, liée à la perception immédiate et essentiellement fondée sur les sens. La mémoire des épisodes vécus n’apparaît qu’entre 2 et 5 ans. Cependant, si la mémoire explicite, consciente, qui sert à remémorer, raconter le passé, n’apparaît qu’après 3 ans, la mémoire implicite, inconsciente existe déjà chez le nouveau-né. Grâce à celle-ci les 4 premières années ne sont pas effacées : Un souvenir très ancien peut être rappelé par une expérience identique et module alors les suivantes [5].

Sur le plan neurophysiologique, la mémorisation de la douleur repose en partie sur des mécanismes de sensibilisation à trois niveaux : récepteurs périphériques, remontée du signal par la moelle épinière, et centres supérieurs cérébraux. A chaque niveau la sensibilité est variable et surtout plastique. Des changements de structures anatomiques ou neurochimiques sont possibles constituant une trace de l’évènement et une modulation de la perception de l’évènement suivant, dans le sens de la facilitation. De plus, la mémorisation joue sur l’anticipation de l’expérience suivante en faisant apparaître une angoisse par exemple.

2. Etudes expérimentales de mémorisation de la douleur chez le nouveau-né

Ces études cherchent à évaluer si l’on peut mettre en évidence des modifications entre les réactions survenant lors d’une première exposition à la douleur et celles lors d’une deuxième exposition.

2.1. Modifications biologiques

Gunnar a démontré en effectuant un dosage du cortisol Salivaire que la réponse hormonale au stress chez le nouveau-né était plus importante lors d’une deuxième exposition au stress [6]. L’organisme imprime donc l’agression et adapte sa réaction.

2.2. Modifications comportementales

Plusieurs auteurs ont tenté de démontrer que l’enfant ayant eu mal se comporte différemment à l’occasion d’un geste douloureux que celui qui n’a pas encore expérimenté la douleur.

Taddio a montré que les nouveau-nés ayant déjà subi des prélèvements sanguins réagissent plus lors de la réalisation du Guthrie et peuvent même pleurer dès le nettoyage du point de ponction confirmant que la mémorisation est possible dès les premiers jours de vie et que le nouveau-né est capable de l’anticiper [7].

La mémoire persiste à 8 semaines : La durée du cri lors d’un vaccin est plus longue à 8 semaines de vie, chez les enfants ayant eu une naissance difficile et plusieurs soins agressifs dans les premiers jours de vie [8]. Le nouveau-né se souvient et supporte moins bien les agressions, il est comme « sensibilisé ».

La mémoire persiste à 3 mois : Les garçons circoncis sans analgésie dans la première quinzaine de vie ont une réaction plus importante lors d’un vaccin à 3 mois que les non-circoncis ou que ceux ayant été circoncis avec EMLA® [9]. La prise en charge de la douleur, dans ce cas par l’application de crème EMLA@ prévient la sensibilisation.

Peters s’est intéressé à la douleur lors de la vaccination chez des enfants de 14 et 45 mois ayant subi pendant les 3 premiers mois de vie une intervention chirurgicale. Le groupe index (n=5) bénéficiait en post opératoire de l’administration préventive de morphine pour l’analgésie post-opératoire ; les groupes témoins comprenaient des enfants non opérés (n=5). A 14 et 45 mois, lors d’une vaccination, la douleur était évaluée par une échelle appropriée (l’expression faciale, le rythme cardiaque et la concentration salivaire en cortisol). Le groupe index se comportait comme celui des enfants n’ayant pas été opérés. La seule différence était observée au sien du groupe d’enfants opérés, avec une expression faciale majorée à 15 mois chez les enfants ayant eu les évènements pathologiques les plus graves : cette majoration a disparu à 45 mois. Le traitement de la douleur post chirurgicale évite la sensibilisation à la douleur [10] et les conséquences à long terme sur la perception de la douleur.

Il existe donc une mémorisation jusqu’à plusieurs années, une anticipation (cri ou pleur avant le prélèvement) et une sensibilisation plus importante au geste douloureux qui peut être évitée lorsqu’un traitement antalgique est proposé.

2.3. Modifications neurophysiologiques

Certains auteurs ont démontré qu’une fois qu’un nouveau-né a eu mal, il développe une hyperalgésie : le seuil de retrait d’un membre après effleurement cutané calibré diminue : il retire plus vite son membre, soit par anticipation d’un éventuel soins douloureux soit par modification du seuil electro-physiologique de la douleur [11]. Ces modifications neuro-anatomiques sont associées à une hypersensibilité plus prolongée et un seuil de sensibilité plus faible dans les zones cutanées déjà blessées [12]. Ils démontrent ainsi la possibilité dans les suites d’un stimulus douloureux, d’une activation des voies de la douleur par des stimulus non douloureux prolongés. Un acte ou plus encore la répétition d’actes douloureux chez le nouveau-né aboutit à ce qu’un soin au départ non algique (changement de couche, pesée...), soit alors perçu comme tel. Un inconfort ou une douleur chronique s’installe alors insidieusement, responsable d’un stress permanent.

Plus récemment, Peters a précisé ces résultats en étudiant 164 nouveau-nés démontrant que l’hypersensibilisation à la douleur n’est pas simplement le fait d’une expérience passée de douleur comme un conditionnement mais précisément reliée à la modification de la perception douloureuse dans le dermatome concerné. Un enfant ayant été opéré en période néonatale dans la région abdominale présente une moindre tolérance à la douleur dans cette région mais pas au niveau thoracique par exemple. Les études de Taddio sur la douleur lors de la vaccination chez les enfants ayant subi en période néonatale une circoncision concernent d’ailleurs le même dermatome (L2/L3) [9,13].

La mémorisation de la douleur n’est donc pas simplement le fait de la mémoire d’une situation désagréable mais aussi de la modification, plastique des voies de transmission de l’influx douloureux, possible chez les nouveau-nés en cours de maturation.

3. Douleur du nouveau-né et morbidité à moyen ou long terme

Les effets immédiats de la douleur sur le nouveau-né en terme de morbidité ou mortalité sont connus. Les modifications rapides des paramètres physiologiques (variation de la fréquence cardiaque, de la tension, du débit cérébral, de l’oxygénation, de la pression intracrânienne), les variations de pressions intrathoraciques, les réactions vagales jouent un rôle importants dans la survenue des hémorragies cérébrales dans les 5 premiers jours de vie et leur extension secondaire dans les jours suivants. Certaines études montrent que l’on peut prévenir les hémorragies intracrâniennes en diminuant ces variations par des soins de nursing adaptés et une mobilisation minimale [14,15]. Anand incrimine la douleur dans la survenue ou l’aggravation des lésions neurologiques précoces des prématurés mais les facteurs intercurrents sont trop nombreux et importants pour qu’un niveau de preuve élevé ait été obtenu [16]. Si de nombreuses études montrent un effet probant des analgésiques sur les variations des paramètres cardiovasculaires, celles montrant un impact significatif sur la mortalité, ou la diminution des complications neurologiques, sont récentes et demandent encore confirmation.

4. Troubles à long terme du nouveau-né exposé à la douleur

Des conséquences à plus long terme chez l’enfant voire l’adulte sont possibles.

Chez le raton, Anand a étudié l’effet de la stimulation douloureuse itérative. Il a constaté une diminution du seuil de douleur chez le rat adulte et une modification comportementale sous forme d’anxiété et de manifestations de « retrait défensif » [17].

Chez les anciens prématurés observés vers 3-4 ans, la réaction à des images de situations douloureuses d’ordre médical est plus négative que celle des groupes contrôles. Néanmoins ces résultas sont controversés [18].

Chez les adolescents les études sont encore plus rares et de faible poids ; Buskila a étudié le seuil de sensibilité à la douleur chez 60 adolescents de 12-18 ans anciens prématurés et les a comparé à ceux d’adolescent nés à terme. Il observe une diminution significative de ce seuil [19]

La survenue de troubles psycho comportementaux en particulier de phobies a été évoquée mais plus on avance dans la vie, plus les facteurs confondants sont nombreux rendant assez illusoire la rationalité d’une démonstration. La répétition de gestes douloureux, une hospitalisation prolongée, l’éloignement des parents sont autant de biais concernant le nouveau-né qui interviennent dans le bien être du nourrisson puis de l’enfant. Des études cliniques devraient aider à distinguer les facteurs liés à l’immaturité des douleurs répétées d’une longue hospitalisation [4].

De plus la possibilité actuelle d’assurer dans la majorité des circonstances douloureuse une analgésie correcte aux nouveau-nés ne permet plus la réalisation d’étude comparatives avec des témoins non analgésiés.

A long terme un nouveau-né qui a souffert se distingue de celui qui a été épargné. Heureusement, le traitement de la douleur permet d’une part de diminuer les manifestations douloureuses lors du geste et donc d’en faciliter la réalisation et d’autres part de diminuer celles d’un geste douloureux suivant si nécessaire voir même de troubles du comportement beaucoup plus tard. Ceci devrait permettre d’éviter que nos petits patients ne deviennent, à vie, de grands douillets !

Références 

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Fournier Charrière E. La mémorisation de la douleur de l’enfant. Qu’en savons nous ? Site internet : www.Pediadol.org.

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