La douleur de l’accouchement dans l’imaginaire des nullipares


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    TROISIEME PARTIE

    Analyse et discussion

     

  1. ANALYSE ET DISCUSSION
    1. Avantages et limites de l’enquête
      1. Concernant la population
      2. Par le choix de la méthodologie, c’est à dire la diffusion du questionnaire sur Internet, une de nos inquiétudes était de ne toucher qu’une catégorie seulement de la population. En réalité, cette méthode a permis d’avoir une population d’étude représentative.

        En effet, une étude menée en 2006 par le CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des conditions de vie), le CGTI (Conseil Général des Technologies de l’Information) et l’ARCEP (Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes) a montré que 57% de la population française était équipée d’une connexion Internet à son domicile et que 39% des actifs et 47% des étudiants de plus de 18 ans disposaient d’une connexion sur leur lieu de travail ou d’étude, ce qui représente donc une large partie de la population. (21)

        Par ailleurs, les thèmes proposés sur le site Gyneweb sont suffisamment larges et divers pour ne pas intéresser une partie des femmes seulement ; les premières questions de l’étude montrent d’ailleurs une population diversifiée. En effet, nous avons comparé la répartition des catégories socio-professionnelles de notre étude avec celle de la population française en 2005 (20) : les catégories « employée » et « cadre » sont légèrement plus représentées dans notre étude que dans la population générale mais les proportions sont respectées, toutes catégories confondues. Ainsi, nous pouvons dire que notre échantillon est représentatif de la population.

        En outre, cette démarche a aussi permis d’éviter la subjectivité du « choix » des participants qui peut exister lors de la distribution du matériel d’étude, lorsque celle-ci a lieu de main à main. Le questionnaire a été envoyé sans aucune distinction à toutes les femmes et sans que nous puissions entrer en contact ou avoir des informations sur celles-ci de quelques manières que ce soit. De plus, les femmes participantes à cette étude ont pu bénéficier d’une totale liberté quant aux conditions de remplissage du questionnaire.

        Une deuxième inquiétude concernait la représentativité de l’échantillon par rapport à la population française, en terme de nombre. Nous nous sommes alors appuyés sur les recommandations de spécialistes :

        « Dans la majorité des sondages, des tailles d’échantillon minimales et maximales peuvent être établies […] Dans la plupart des cas où la population est très grande, l’échantillon maximal le plus pratique tout en étant d’un coût raisonnable est d’environ 1 000 personnes. En règle générale, la taille d’échantillon maximale dans ces cas est établie à environ 10 % de la population. Ainsi, pour une population de 1 000 personnes, un échantillon de 100 est généralement considéré comme étant approprié. Pour une population entre 1 000 et 5 000 personnes, un échantillon de 100 à 500 personnes est très acceptable. Pour une population de 5 000 personnes ou plus, un échantillon de 200 à 1 000 répondants est approprié. » (22). Sur cette base et en nous aidant de la Loi des Grands Nombres qui indique que plus l’échantillon est grand, plus les statistiques se rapprochent des caractéristiques statistiques de la population, nous pouvons considérer que notre échantillon est suffisant pour être représentatif de la population (23).

        Enfin, une troisième inquiétude concernait les critères d’inclusion de la population : le questionnaire était réservé aux seules femmes qui n’avaient jamais accouché. Il a donc été mentionné à trois reprises à qui s’adressait cette étude («  réservé aux femmes n’ayant jamais accouché ») : lors de l’envoi du questionnaire, dans le texte introductif à celui-ci ainsi que dans la première question.

      3. Concernant le questionnaire

      Dans le paragraphe précédent, nous nous sommes attachés à montrer que la taille de notre échantillon était suffisamment conséquente pour être représentative de la population générale. Cependant, il aurait été intéressant d’avoir un nombre plus important de réponses. Pour des raisons organisationnelles, notre enquête s’est étalée sur deux semaines seulement. Mais il est évident qu’en allongeant cette période, nous aurions pu facilement agrandir le nombre de participantes.

      Comme nous l’avons exposé dans la partie « Matériel et méthodes », les items proposés dans le questionnaire final sont en grande partie issus des réponses au questionnaire test. En le testant auprès d’un plus grands nombres de femmes, nous aurions peut être pu affiner ces items et obtenir des résultats plus conséquents.

      En effet, à la question 1, qui permettait de savoir si la femme était enceinte ou pas au moment de l’enquête, l’item « non mais j’espère l’être bientôt » est finalement inutile. Il a donc été regroupé avec les réponses « non ».

      En ce qui concerne la question 9, qui abordait le thème de l’origine de la douleur lors de l’accouchement, il aurait peut être été plus avantageux de la libeller différemment afin que les participantes précisent davantage leurs réponses.

      Parmi les items de la question 12, qui concerne les facteurs susceptibles d’augmenter la douleur de l’accouchement, « la fatigue » et « l’intensité des contractions » avaient été ajoutés pour permettre de proposer un maximum de choix de réponse. Cependant, l’analyse montre qu’ils ont un intérêt très limité en terme de conclusion.

      Enfin, pour ce qui est de la question 15 qui avait pour but de connaître le sentiment des participantes à propos de la péridurale, il aurait peut être été intéressant de leur demander d’argumenter leur choix et ainsi d’affiner notre analyse.

      Nous pouvons cependant nuancer ces réflexions. En effet, pour chaque question, un item « autre » permettait aux femmes de compléter leur réponse ou d’y ajouter un item qui ne figurait pas dans la liste de ceux proposés. Dans la mesure où cet item «  autre » n’apporte que peu d’éléments supplémentaires, nous pouvons considérer que nous avions bien ciblé les réponses.

    2. Analyse des résultats
    3. La problématique de cette étude était de savoir quelles étaient les représentations de la douleur de l’accouchement chez les nullipares, avec comme hypothèses principales que les femmes avaient une vision violente et menaçante de cette douleur et peu de connaissances sur celle-ci. L’étude approfondie des résultats de l’enquête va nous permettre de répondre à ces présomptions.

      Tant qu’elle n’a pas été expérimentée, la douleur de l’accouchement n’existe, chez les nullipares, qu’à travers les descriptions des mères et les représentations dépendantes de la culture. Les réponses des femmes interrogées dans cette étude nous donne un aperçu des images de cette douleur qui existent dans leur imaginaire.

      1. Les origines de la douleur lors de l’accouchement :

Très présente dans notre culture, les femmes savent la douleur de l’accouchement avant même de l’avoir vécue. Mais en connaissent-elles les origines ? Qu’est-ce qui fait mal et pour quoi selon elles ?

Avant d’analyser les résultats, faisons un très bref rappel de la physiologie du travail : son début est marqué par l’apparition des contractions de travail, qui constituent l’essentiel de la douleur du processus de parturition, et qui ont pour but d’ouvrir l’utérus en dilatant le col et de pousser le fœtus hors des voies génitales. (24)

Partant de cette base, regardons les réponses obtenues. Nous pouvons les découper schématiquement en 3 groupes :

« Le vagin est anormalement dilaté »

« L’idée d’être écartelée »

« L’écartement du bassin pour la venue au monde du bébé »

«  Le bébé n’est quand même pas microscopique ! Plus de 2 kg et 50 cm, ce n’est pas rien ! »

« Le passage en force d’un enfant par des organes étroits »

«  Le passage d’un corps lourd et plus grand que la fente »

«  le passage du bébé dans le vagin qui doit déchirer quelques tissus au passage »

«  la déchirure de l’entrée du vagin quand l’enfant passe »

Ces quatre items renvoient à une seule et même notion : les femmes semblent voir leur corps comme quelque chose de rigide, qui ne se laisse pas facilement déformer, et selon elles, c’est là la source de la douleur de l’accouchement. Le corps lutte contre le fœtus, se distend difficilement et se déchire. En guise de conclusion, citons simplement Marilène Vuille qui semble avoir des résultats similaires aux nôtres : « Leurs réponses font appel à une représentation du corps comme structure rigide, fort peu plastique. L’accouchement lui-même est un événement violent, qui abîme, déchire le corps » (25)

Nous pouvons faire une seconde remarque à propos de ces items.

Il est aussi intéressant de noter que certaines femmes ne font mention que de l’expulsion, comme si l’accouchement se résumait, pour elles, à l’éjection du fœtus, en occultant totalement toute la phase de contractions qui précède.

Enfin, parmi toutes les réponses à cette question de l’origine de la douleur, 11% des femmes ont abordé spontanément la physiologie du travail alors que ce n’était pas l’objet de la question. Nous ne ferons donc pas de conclusion à partir de ces résultats mais nous évoquons les détails à titre indicatif : 15% parlent du mécanisme des contractions comme nous l’avons rappelé en début de chapitre tandis que la majorité des femmes ne parlent des contractions que comme un moyen d’expulser le fœtus, sans aucun lien avec la dilatation du col. Certaines femmes font aussi allusion à des mécanismes insolites :

« la dilatation du col provoque les contractions d’où la douleur »

« la dilatation du col est un travail violent et inhabituel, d’où les contractions »

« lorsque l’enfant s’extrait de l’abdomen, comme les muscles de l’utérus finissent la formation du crâne, j’imagine que c’est contracté, donc quand on force sur des muscles contractés, c’est toujours douloureux »

      1. L’intensité de la douleur :
      2. Comme nous l’avons montré dans une première partie, très présente dans l’esprit de tous, la douleur est pensée comme faisant partie intégrante de l’accouchement, comme étant indissociable de cet événement. Dans les récits des mères, elle souvent présentée comme très vive et difficilement endurable. Nous avons interrogé les femmes à ce sujet pour évaluer leur sentiment.

        Sur une échelle de 0 à 11 (où 0 = pas de douleur et 11 = douleur insupportable), 77% des réponses se situent entre 8 et 11. La cote « 9 » obtient le maximum avec 26%, tandis que « 8 » et « 10 » obtiennent respectivement 25% et 16% ; et ce choix est dominant dans la population, quels que soient l’âge, la catégorie socioprofessionnelle ou le statut obstétrical. Dans la première partie, nous avions cité deux études dans lesquelles les femmes avaient qualifié leur douleur lors de leur accouchement de sévère, très sévère et modérée dans une proportion de grosso modo 1/3 pour chaque palier. En considérant que les cotes 10 et 11 correspondent à très sévère, les cotes 8 et 9 à sévère et les cotes 5, 6 et 7 à modérée, on obtient respectivement 25%, 51% et 22%, ce qui montrent qu’elles imaginent une douleur plus forte que ce que les femmes qui ont déjà accouché décrivent.

        Les femmes s’attendent donc à une douleur relativement forte mais « supportable », dans la mesure où elles l’ont cotée inférieure à « 11 ». Dans le Petit Larousse, « supportable » est défini comme «  que l’on peut endurer », c’est à dire que c’est possible de l’endurer. Dans toutes les cultures et depuis toujours, avant l’arrivée des techniques modernes de soulagement de la douleur, les femmes ont donné naissance en supportant la douleur : peut–on considérer ce fait comme une preuve du caractère supportable de la douleur de l’accouchement, aussi difficile soit-il de l’endurer ? Même si l’argument paraît grossier, on peut considérer qu’il est acceptable.

        Pourtant, 9% des participantes de cette étude ont choisi la cote « 11 », correspondant à une douleur insupportable, au sens strict du terme ( qu’il est impossible de supporter ) et ce, malgré le « témoignage du passé » que nous évoquions précédemment. Comment alors interpréter ce choix ? Ces femmes ne peuvent ignorer que des milliers d’autres femmes ont déjà enduré cette douleur et l’endureront encore. Mais la douleur est hautement subjective, nous l’avons vu, et nous rend inégaux face à elle. Ainsi, peut être ce choix trahit-il leur sentiment à ce sujet : on peut alors imaginer le sens caché de «  je pense que la douleur de l’accouchement est insupportable » comme étant «  je ne me sens pas capable de l’endurer ».

      3. Caractérisation de la douleur :

En fonction des lieux et des cultures, la douleur est pensée différemment. Nous avons cherché à savoir quels sens les nullipares donnaient à la douleur de l’accouchement.

Pour cela, dans un premier temps, nous avons proposé 6 adjectifs en demandant aux femmes le(s)quel(s) se rapprochai(en)t le plus de l’idée qu’elles se faisaient de la douleur : supportable, insupportable, utile, inutile, bénéfique, nocive. Le questionnaire contenait ensuite deux autres questions relatives à l’utilité ou à l’inutilité de la douleur de l’accouchement.

Examinons alors les résultats :

Ces adjectifs ont reçu respectivement 27% et 28% des réponses, ce qui indique que la population est partagée dans la même mesure, sans réelle tendance. Ces résultats sont surprenants, à plusieurs titres :

Question 7 Question 8

Supportable

Insupportable

27%

28%

Cote < à 11

= supportable

Cote = 11

= insupportable

91 %

9%

Les 9% de femmes qui avaient choisi la cote 11 ont été cohérentes et ont toutes répondu «  insupportable » à la question 8. Mais cela signifie qu’il y a 19% des femmes qui ont choisi ce même adjectif alors qu’elles avaient affecté une cote inférieure à 11. Comment expliquer cette contradiction ? De même, sur les 91% qui avaient choisi une cote inférieure à 11, seules 27% choisissent l’adjectif « supportable ». On peut légitimement se dire que c’est parce que les femmes n’ont pas interprété la question 7 de la façon dont nous l’avons fait jusqu’ici.

Mais ce que ce paradoxe semble nous montrer, c’est que les femmes font une distinction entre l’intensité de la douleur et le caractère supportable de celle-ci. Nous pouvons alors avancer la même conclusion que pour la question 7 :

Partant de l’analyse des questions 7 et 8, on peut découper schématiquement la population en 3 catégories :

La question 8 nous permet une première approche du sentiment d’utilité ou d’inutilité de la douleur pour les femmes interrogées : 34% seulement de la population se prononce sur ce thème, avec 21% pour « utile » et 13% pour « inutile » et deux femmes ont coché simultanément ces deux adjectifs. On note donc un léger avantage pour « utile » mais insuffisamment pour nous permettre de conclure. Ainsi, complétons notre analyse avec les réponses des questions 10 et 11.

Pour ce qui est de l’inutilité de la douleur de l’accouchement, la question était libellée comme suit : «  selon vous, en quoi la douleur de l’accouchement est-elle inutile ? » et nous proposions un certain nombre d’items. Nous découvrons alors une répartition des réponses très différente de celle de la question 8 : alors que seulement 13% des femmes avaient choisi l’adjectif « inutile », les items ici proposés ont été cochés à 90%. (10% des femmes n’ayant coché que l’item « autre », en indiquant qu’elles pensaient cette douleur utile).

Pour expliquer cette différence, on peut imaginer que ce n’est qu’à la lecture des items proposés que leur sentiment sur ce thème s’est révélé.

Pour l’ensemble des femmes, la douleur est inutile à plusieurs titres : elle n’apporte rien au moment de la naissance (23%), elle donne de mauvais souvenirs (17%) et elle prend le pas sur la conscience et empêche ainsi de vivre l’événement (28%). L’item «  la douleur n’est jamais utile » a été coché à 22%.

Pour ce qui est de l’utilité de la douleur de l’accouchement, nous avons procédé de la même façon : « selon vous, en quoi la douleur de l’accouchement est-elle utile ? ». Ainsi, l’item « en rien », qui équivalait finalement à dire que la douleur est inutile, reçoit 14% des réponses, ce qui concorde avec les résultats de la question 8. Par contre, alors que seulement 21% de la population avait choisi l’adjectif « utile », on a ici 86% des réponses qui vont dans ce sens. Nous pouvons alors avancer la même hypothèse que dans le paragraphe précédent : ce n’est qu’à la lecture des items proposés que leur sentiment sur ce thème s’est révélé.

Pour les femmes interrogées, la douleur a donc une utilité : pour 50% des réponses, elle est uniquement une aide « technique » puisqu’elle sert à « prendre conscience que le bébé arrive », autrement dit, elle signe le début du travail, ce qui fait écho au rôle de « signal d’alarme » qui lui est conféré. Elle indique également « le bon moment pour pousser » puisqu’elle est concomitante de la contraction. Pour 34% des réponses, elle a un rôle dans le devenir mère : en « inscrivant la naissance dans le corps », elle rappelle à la mère son rôle dans l’accouchement et interviendrait donc dans l’établissement du lien mère-enfant.

Dans le Petit Larousse Illustré, un bénéfice est « un avantage tiré de quelque chose » et bénéfique est défini comme «  favorable, bienfaisant », tandis qu’utile est définit comme «  qui rend service, qui est profitable ». On peut donc lier aisément ces adjectifs en disant que ce qui est utile est a priori bénéfique. De la même manière, nous pouvons lier nocive et inutile. Partant de cette base, nous pouvions nous attendre à ce que les pourcentages de « utile » à la question 8 (21%) soient à peu près similaires de ceux de « bénéfique ». Mais ce n’est pas le cas : « bénéfique » n’a reçu que 7% des réponses. Il en est de même pour « nocive » qui a été coché à 4% alors que « inutile » l’a été à 13%. Certaines femmes reconnaissent donc une utilité à la douleur mais ne vont pas jusqu’à la qualifier de bénéfique. De la même façon, si certaines la disent inutile, elles ne la qualifient pas de nocive pour autant.

Les résultats des questions 8, 10 et 11 sont donc très contradictoires : 12% des femmes ont même coché l’item « la douleur n’est jamais utile » à la question 10 alors qu’elles avaient précédemment coché l’adjectif « utile » à la question 8. Cette ambivalence dans les résultats reflète peut-être le statut particulier de la douleur de l’accouchement. En effet, notre société, profondément algophobe, condamne la douleur, la considérant comme tout à fait inutile et même parfois nocive. Quel que soit le contexte, nous ne lui reconnaissons aucun bénéfice, si ce n’est celui de signal d’alarme. Mais comme nous l’avons montré dans la première partie de ce travail (cf. §2.4 ), la douleur lors de l’accouchement semble avoir des aspects particuliers, a priori bienfaisants, qui lui confèrent une certaine légitimité.. Et c’est bien ce que nous constatons à travers les réponses des participantes : comme pour toute autre douleur, tous les aspects négatifs de la douleur de l’accouchement sont violemment rejetés par les femmes. Par contre, les aspects positifs de la douleur, qui n’existent que dans le cadre de la naissance, sont admis et approuvés.

      1. Influencer la douleur

Nous l’avons vu dans une première partie, la douleur est hautement subjective et peut être influencée par de nombreux facteurs. Nous avons soumis une liste pré-établie de facteurs à nos participantes afin d’identifier lesquels leur semblaient les plus susceptibles d’augmenter ou de diminuer la douleur lors de l’accouchement. Portons un regard attentif aux résultats en utilisant le tableau présenté dans la partie « résultats » ( cf. § 4.6, Fig 16 ).

Nous avons colorés les items qui étaient similaires. Il est alors frappant de constater qu’ils sont hiérarchisés de la même manière dans les deux parties du tableau, c’est à dire que les femmes leur attribuent la même influence relative dans un cas comme dans l’autre.

Mais en réalité, nous pouvons étendre cette remarque à l’ensemble des items proposés. Pour simplifier l’analyse, regroupons-les par thèmes :

Il est alors intéressant de noter que les professionnels de santé peuvent avoir une action sur tous les facteurs cités : soit en amont, lors de la préparation à la naissance, soit pendant le travail et au moment même de l’accouchement. C’est d’ailleurs sur cette base que Read, qui a participé au développement des méthodes psychoprophylactiques, a construit la sienne : « Dans sa clientèle, il s’était aperçu que les femmes anxieuses, tendues, souffraient plus que les femmes calmes et détendues. C’est pourquoi il supposa que l’anxiété était la cause des douleurs. Il commença donc par supprimer l’anxiété en donnant de bonnes explications et en rassurant les femmes » (28).

      1. Soulager la douleur

Pour ce qui est du soulagement de la douleur, il existe deux « sphères » : la sphère médicale, médicamenteuse, surtout représentée par l’analgésie péridurale mais dans laquelle nous pouvons inclure l’homéopathie, et la sphère regroupant toutes les autres techniques, qui sont souvent abordées dans les séances de préparation à la naissance (respiration, postures, sophrologie, haptonomie…). Pour interroger les femmes sur ces deux versants, nous avons choisi de nous intéresser uniquement à la péridurale dans un premier temps, et ensuite à tous les autres moyens de soulagement de la douleur dans un deuxième temps.

Pour aborder la sphère médicale, nous avons cherché à savoir quel était le sentiment des femmes par rapport à la péridurale (l’homéopathie sera traitée avec la deuxième sphère). Nous avons alors obtenu les résultats suivants :

Nous nous apercevons que l’item majoritaire est « pas opposée à la péridurale ». Cet item, finalement, permet aux participantes de ne pas se positionner clairement en faveur ou contre cette technique, contrairement aux autres items qui les obligent à se situer. Il nous est donc difficile de conclure sur ces résultats, si ce n’est en disant que 75% de la population d’étude est favorable à la péridurale contre 19% qui y est opposée.

Par contre, ce qui est intéressant de remarquer, c’est que l’âge a une influence sur le sujet. Pour la suite de l’analyse, nous allons délibérément mettre de côté la tranche d’âge « moins de 18 ans » puisqu’elle ne contient que deux individus. Leur représentation sur le graphique fausse alors l’interprétation étant donné que chaque individu constitue 50% de la population. Nous mettrons aussi de côté les items « opposée à la péridurale » et « ne sait pas » où les tranches d’âge sont représentées à peu près dans la même mesure.

Ainsi, ce sont les 18-25 ans qui ont coché en majorité les items « pas opposée à la péridurale » (56%) et « pas de péridurale a priori » (20%). Viennent ensuite les 26-35 ans ( avec 48% et 16%) puis les femmes de plus de 35 ans (avec 44% et 6%). Par contre, pour l’item « péridurale à titre systématique », la répartition s’inverse : les femmes de plus de 35 ans sont alors les plus nombreuses (38%) puis les 26-35 ans (27%) et les 18-25 ans (13%).

Schématiquement, nous pouvons donc résumer en disant que les 18-25 ans, même si elles sont les plus nombreuses à ne pas être opposées à la péridurale, sont aussi les plus enclines à s’en passer. A l’inverse, les plus de 35 ans sont les plus nombreuses à dire vouloir une péridurale à titre systématique et les moins disposées à faire sans.

Ces résultats peuvent peut-être être expliqués par une donnée historique. En effet, le développement des méthodes psychoprophylactique en obstétrique commence dès 1950. Rapidement, grâce au travail du Dr Lamaze en particulier, l’Accouchement Sans Douleur (ou ASD) fait son apparition en France. Dans les années 70, nous sommes à l’apogée de ces méthodes. La péridurale, portée par les mouvements féministes post mai 68, fait son apparition et l’emblème du refus de souffrir en donnant la vie. Les femmes de plus de 35 ans aujourd’hui font donc partie d’une des premières générations de filles « dont l’enfance n’a pas été bercée par la fatalité de la douleur obstétricale » (29) , ce qui peut expliquer leur choix. De la même façon, les réponses de la tranche d’âge 18-25 ans sont peut être influencées par la tendance actuelle en matière de naissance : on assiste depuis quelques années à une espèce de « retour au naturel » de la part des couples, avec une véritable volonté d’être le moins interventionniste possible et le plus respectueux du processus naturel de la parturition, souvent formulée dans un projet de naissance.

On peut aussi imaginer que les femmes de plus de 35 ans sont plus conscientes de l’existence de la douleur de l’accouchement et ont déjà leur représentation de celle-ci. Au contraire, les femmes de 18 à 25 ans en sont peut être moins conscientes, moins influencées peut être par les témoignages des autres femmes.

Le statut obstétrical a aussi une influence sur le sentiment face à la péridurale : pour le choix entre les trois premiers items (péridurale systématique, pas de péridurale a priori et pas opposée à la péridurale), le fait d’être enceinte est un facteur décisionnel. En effet, les femmes enceintes ont choisi plus facilement l’item «  pas opposée à la péridurale » et comme nous le disions précédemment, il s’agit d’un item assez neutre. Les femmes non enceintes auraient donc une vision plus arrêtée sur la question et on peut penser que le fait d’être enceinte les poussent, dans l’actualité de la grossesse, à reconsidérer leur conviction; il serait d’ailleurs intéressant d’aborder ce thème dans une étude complémentaire.

Laissant la péridurale de côté, intéressons-nous aux « autres méthodes » qui ne sont pas à lui opposer mais plutôt à utiliser avant ou en association avec elle. Ces méthodes regroupent celles de la deuxième sphère que nous évoquions, ainsi que l’homéopathie. La péridurale est aujourd’hui très populaire et très pratiquée ; en effet, dans notre population, seules deux femmes ignorait de quoi il s’agissait. Nous avons alors cherché à savoir si ces méthodes étaient ou n’étaient pas connues, sans aborder la question de leur efficience ; les réponses ne permettant pas par ailleurs de savoir si la méthode maîtrisée.

Parmi notre échantillon, 28% ne connaît aucunes des méthodes citées et 3% les connaît toutes. Les méthodes sont connues dans l’ordre suivant : la respiration (28%), la sophrologie (14%), la liberté de mouvements (9%), l’homéopathie (7%) et l’haptonomie (5%).

La conclusion est assez évidente : en comparaison avec la péridurale, qui est connue à 99,6% dans notre population, ces méthodes ne sont que très peu connues.

Il est cependant à noter une discrète différence de proportion dans les réponses en fonction du statut obstétrical : comme nous pouvions nous y attendre, les participantes qui sont enceintes connaissent plus ces méthodes que les femmes non enceintes. On peut, sans trop prendre de risque, avancer que le fait que d’être enceinte les incitent probablement à s’y intéresser de plus près et que les séances de préparation à la naissance sont une bonne source d’informations à ce sujet.

      1. La préparation à la naissance

Depuis 1959, 8 séances de préparation à la naissance sont remboursées par la sécurité sociale et il n’y évidemment aucune obligation d’y participer. Nous avons alors voulu savoir dans quelle proportion les femmes comptaient y assister.

Ainsi, sur 510 femmes, 66% disent vouloir y participer ( ou y participent déjà pour les femmes enceintes au moment de l’enquête ) contre 18% qui refusent et 16% qui sont indécises. Ce choix semble être influencé par deux facteurs :

Nous nous sommes ensuite intéressés à ce que les femmes attendaient de ces séances de préparation à la naissance par rapport à la douleur : que viennent-elles y chercher ?

En regardant les résultats, à première vue, il n’existe pas de réelle tendance, pas de choix vraiment majoritaire. En effet, « des outils et des conseils pour mieux la gérer, l’atténuer, la supporter, la maîtriser » est l’item qui comptabilise le plus gros pourcentage avec seulement 24%.

Regroupons alors les items par thème :

On voit ainsi nettement se hiérarchiser les thèmes :

En premier lieu, ce sont des informations sur les techniques de soulagement de la douleur que les femmes viennent chercher. Mais il est intéressant de noter que, premièrement, ce n’est pas l’item qui concerne la péridurale qui reçoit le plus de réponses mais celui qui concerne les « outils et conseils pour mieux la gérer […] » ; et deuxièmement, l’item « des informations sur les autres techniques que la péridurale » a un pourcentage pratiquement équivalent. Nous avions montré dans une question précédente que la péridurale était très connue, en comparaison de tous les autres moyens de soulagement. Les constatations que nous faisons sur ces résultats peuvent être interprétées comme étant le signe d’une volonté de s’intéresser à toutes les techniques existantes, et pas seulement la péridurale.

En deuxième lieu, en participant aux séances de préparation à la naissance, les femmes viennent chercher un lieu de partage et d’échange. Mais ce résultat est à nuancer : en majorité, les femmes souhaitent une réassurance à propos de leur capacité à supporter la douleur. Partager leurs sentiments et leurs expériences ne semble pas être une attente essentielle.

Enfin, en troisième et dernier lieu, nous trouvons le thème des informations « théoriques ». Les items qui le composent sont très peu cochés, ce qui indique que la connaissance, peut être un peu « scolaire », de ces éléments ne sont pas une priorité chez les femmes participantes.

    1. Devenir des hypothèses 
    2. Rappelons brièvement les hypothèses de travail : premièrement, «  les femmes nullipares ont une représentation violente et menaçante de la douleur de l’accouchement », et deuxièmement, «  les femmes nullipares ont peu de connaissances sur cette douleur ».

      Grâce à l’analyse rigoureuse des résultats, nous avons montré que les femmes participantes avaient des faibles connaissances sur les origines de la douleur, les facteurs susceptibles de l’influencer ainsi que sur les techniques de soulagement autres que la péridurale, ce qui confirme notre seconde hypothèse.

      Pour ce qui est de la première hypothèse, la conclusion sera plus nuancée. En effet, nous avons montré qu’une partie importante de la population avait une vision très rigide de leurs corps, rigidité qui serait à l’origine de la douleur de l’accouchement et qui occasionnerait immanquablement déchirements et altérations des tissus. Ces résultats montrent que c’est l’accouchement lui-même qui est vu comme violent et menaçant, et non la douleur elle-même.

      Au sujet de l’intensité de douleur, nous avons démontré que les femmes imaginaient en majorité une douleur certes très forte, un peu plus forte que ce que les femmes qui ont déjà accouché décrivent, mais supportable, ce qui ne nous permet pas de confirmer convenablement notre hypothèse. L’incohérence de certaines réponses dans ce domaine nous a amené à aborder le doute que certaines femmes éprouveraient sur leurs capacités à endurer la douleur de l’accouchement (concernerait la moitié de notre population) ou même directement le sentiment d’incapacité à endurer la douleur de l’accouchement (concernerait un tiers de la population). Mais ces commentaires sont une interprétation de notre part et mériteraient d’être confirmés par une étude complémentaire.

      Enfin, concernant la péridurale, les résultats ne montrant pas de majorité significative, nous pouvons simplement convenir que les ¾ de la population y sont favorables, mais il nous est impossible de nous positionner quant à notre hypothèse de travail.

    3. Discussion

L’analyse des résultats de notre enquête ne nous a pas permis de confirmer correctement notre principale hypothèse qui était de dire que les femmes avaient une vision violente et menaçante de la douleur de l’accouchement. Pourtant, dans notre culture, il existe plusieurs aspects qui nous semblent être tout à fait à l’origine de cette vision.

Comme nous l’avons montré au début de ce travail, l’anathème biblique « Tu enfanteras dans la douleur » continue à être véhiculé et est ainsi profondément ancré dans tous les esprits, y compris parmi les femmes qui ne sont pas de confession chrétienne. Ainsi, la menace de la douleur de l’accouchement pèse sur chacune, sans distinction. La douleur est indissociable de cet événement et toutes s’y « attendent », sans véritable espoir d’y échapper : « la douleur est considérée comme une loi, faisant partie intégrante du programme biologique de l’accouchement » (30). Il s’agit alors d’une espèce de promesse de violence qui peut être le point de départ de beaucoup de fantasmes.

En plus de cela, comme le souligne Martine Texier, enseignante en yoga et auteur d’ouvrages sur son application à l’accouchement, cette prévision de souffrance est souvent « alimenté[e] par toutes celles qui ont eu un accouchement difficile, et qui ont tendance à se précipiter sur les femmes enceintes pour leur raconter des horreurs, histoire de se décharger un peu de leur fardeau » (31). Effectivement, lorsqu’une femme est enceinte, surtout pour la première fois, les femmes de son entourage racontent souvent leur expérience de la naissance, spontanément ou à la demande de la femme elle-même. Et bien souvent, les accouchements sans difficultés ne sont abordés que très rapidement, au profit d’accouchements plus laborieux, racontés avec détails, insistant parfois sur le caractère angoissant ou éprouvant de l’événement. De plus, les récits d’accouchements contiennent parfois des informations inexactes (notamment sur le déroulement des évènements, sur la mécanique obstétricale ou sur les interventions des professionnels de santé) et concourent à la méconnaissance du processus de parturition et de sa prise en charge dans les maternités.

Enfin, la représentation et/ou la description de l’accouchement et de la douleur dans les médias ont certainement une influence importante dans la vision qu’ont les femmes de cet évènement. « Que penser du conditionnement qui nous conduit à voir dans l’accouchement seulement un mauvais moment à passer » (32). Cette réflexion de Bernadette de Gasquet est particulièrement vraie pour le monde du cinéma et de l’audiovisuel. Dans la plupart des fictions, les scènes d’accouchement ne relatent absolument pas la réalité et participent ainsi à la création d’angoisses pour les futures mères : la peur de la douleur, puisqu’elle est montrée comme étant instantanée, continue et apparemment très vive, la peur de ne pas arriver à temps à la maternité et d’accoucher dans la voiture, la croyance selon laquelle le travail et rapide et qu’une poussée unique suffit.

Chaque femme, et en particulier la nullipare, a donc sa propre représentation de la douleur de l’accouchement ainsi qu’un certain nombre de connaissances théoriques, plus ou moins proches de la réalité des choses puisque influencées en partie par les facteurs que nous venons d’évoquer.

La question qu’il faut se poser est alors la suivante :

Faut-il essayer de modifier cette représentation pour qu’elle se rapproche de la réalité ?

Pour notre part, nous répondrions par l’affirmative.

POURQUOI ?

S’il nous paraît important de modifier cette vision violente et menaçant de la douleur de l’accouchement, c’est qu’elle peut avoir des conséquences néfastes et qu’il existe selon nous, un réel bénéfique à le faire.

Le stress post-traumatique est un trouble anxieux qui se rencontre après un événement traumatisant du point de vue psychologique. Il se caractérise par des cauchemars et des reviviscences de l’événement traumatique, accompagnées de symptômes d’hyper stimulation (insomnie, nervosité, tendance à s’effrayer facilement). Cette pathologie peut aussi s’accompagner de dépression ou de conduites addictives et peut ainsi avoir des conséquences sociales importantes (24). Dans plusieurs études, il a été montré le lien entre l’incidence de cette pathologie et l’accouchement : elle touche 1% des femmes et est un facteur prédisposant à la dépression du post-partum. Parmi les facteurs de risque, sont cités : la nulliparité, la douleur ainsi qu’une vision négative de l’accouchement. On comprend alors aisément l’importance de la question de la douleur de l’accouchement.

Les séances de préparation à la naissance sont basées sur le principe suivant : « l’information permet la connaissance ; plus la femme peut appréhender rationnellement l’événement biologique, moins elle a peur, moins elle est angoissée ; plus elle connaît le fonctionnement de son corps, mieux elle va accoucher » (33). Il apparaît alors essentiel de donner aux femmes, et en particulier aux nullipares, une information suffisante et exacte sur le thème de la douleur de l’accouchement. Un certain niveau de connaissances permettrait aux femmes de vivre plus sereinement l’accouchement, et même peut être la grossesse, en particulier à l’approche du terme. De plus, en ayant quelques notions de mécanique obstétricale, il leur serait plus facile de faire des choix éclairés sur les modalités de leur prise en charge et sur le déroulement de leur accouchement, d’avoir une gestion plus active de leur travail et de comprendre les soins et gestes pratiqués par les professionnels.

COMMENT ?

Le temps de la préparation à la naissance apparaît comme étant la meilleure période pour délivrer ces informations.

Avant le développement des techniques modernes d’analgésie, les séances de préparation à la naissance avaient pour objectif de préparer les femmes à endurer la douleur de l’accouchement. Maintenant que la péridurale appartient à la pratique commune, elles se concentrent désormais plus sur l’accompagnement physique et psychique de la grossesse.

La sociologue Béatrice Jacques décrit très bien les rôles actuels de la préparation à la naissance : les deux fonctions principales sont « d’offrir un soutien affectif, un espace de parole » et d’ « acquérir des connaissances sur son corps et l’enfant ». (33). Ces objectifs vont tout à fait dans le sens d’un accompagnement de la grossesse et d’une transmission des savoirs, missions autrefois assurées par les femmes de la famille.

En ce qui concerne spécifiquement la question de la douleur de l’accouchement, il est évident qu’elle est déjà abordée fréquemment lors des séances de préparation à la naissance.

Cependant, la prise en compte des éléments de cette enquête pourrait être une base de travail pour l’élaboration d’un document qui servirait de ligne directrice pour aborder la question de la douleur de l’accouchement lors des séances de préparation à la naissance.

Cependant, nous apporterons une nuance à notre propos.

Premièrement, les séances de préparation à la naissance sont un lieu d’échange et de partage et ne doivent pas devenir, comme on l’entend fréquemment des « cours » de préparation. Le contenu du document que nous proposons de créer ne doit pas être scolaire car son but n’est pas d’enseigner mais bien d’informer. Il ne s’agit pas d’une formation obstétricale.

Deuxièmement, il faut être vigilant pour ne pas transformer ces séances en moyen de conditionnement des femmes à la prise en charge actuelle de l’accouchement. La préparation à la naissance peut présenter la maternité et ses protocoles mais elle ne doit pas préparer les futures mères à adopter le « bon comportement ».