Le bonheur d’être mère, la grossesse après 35 ans |
Interview du Pr. Michel Tournaire (Paris)
Dans son livre « Le bonheur d’être mère, la grossesse après 35 ans », le professeur Michel Tournaire, chef de service à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris, dédramatise la grossesse après 35 ans, en donnant aux femmes les clefs qui leur permettront de mener à bien leur grossesse dans les meilleures conditions possibles.
Professeur Tournaire, pourquoi ce livre consacré aux « grossesses tardives » ?
Professeur Michel Tournaire : Je crois qu’un jour, j’en ai eu assez de voir entrer en consultation des femmes de 40 ans ou plus, la tête dans les épaules, honteuses et coupables parce que tout le monde dans leur entourage, y compris dans l’entourage médical, avait annoncé une grossesse catastrophe et dénoncé l’insanité du projet. Or la réalité n’est pas celle-là.
Pourtant, à lire votre livre, on constate que si les grossesses après 35 ans se déroulent de façon proche de celle des autres, elles comportent néanmoins un risque accru de prématurité, de retard de croissance intra-utérine, de diabète, ou encore d’hypertension artérielle, est-ce que tout cela ne représente pas beaucoup de risques, au bout du compte ?
Pr. M. T. : L’énumération tient beaucoup à l’exercice. Il s’agit en effet d’un guide de la grossesse après 35 ans et je me devais donc de renseigner les femmes sur tous les petits ou plus grands maux de la grossesse, et de signaler ceux qui risquaient d’augmenter avec l’âge. Cette énumération peut apparaître inquiétante, mais je me devais d’être complet. Dans la vraie vie, les choses ne se présentent pas de la même façon. Pour une femme donnée, les risques sont seulement légèrement augmentés, par exemple pour la prématurité (8,2 après 40 ans au lieu de 5,7 avant). Ensuite, parce que ces risques sont maîtrisables et, la plupart du temps, maîtrisés. Enfin, ces femmes qui veulent avoir un enfant sont habituellement prêtes à assumer le risque pourvu qu’on les renseigne et qu’on les aide.
Alors bien sûr, c’est l’évidence, à regarder les chiffres, il vaudrait mieux avoir un enfant à 25 ans, mais qui est maintenant disponible pour avoir ses enfants à 25 ans ? Si l’on regarde la raison de ces grossesses tardives, il s’agit rarement d’une option personnelle : c’est la pression de la société. On demande que les femmes fassent des études, et c’est bien, car ça leur permet de gagner une autonomie essentielle en cas de séparation. Et lorsqu’elles se mettent à travailler, on leur reproche paradoxalement une volonté de carrière quand il est juste logique de travailler suite aux études qu’on a entreprises pour y parvenir. D’autant que ce travail est souvent nécessaire au foyer pour des raisons économiques – de fait, près de 80 % de femmes travaillent actuellement. Et lorsqu’elles viennent de commencer à travailler, il est alors difficile de s’arrêter tout de suite pour faire un bébé, alors elles continuent, et de fil en aiguille, le temps passe. Enfin, l’homme est l’élément déterminant qui pousse souvent au report de la grossesse parce qu’il est encore moins pressé d’accéder à la paternité de sorte que lorsque la question se pose un jour, elles ne sont plus toutes jeunes et on leur dit : « ça n’est pas bien d’avoir attendu si longtemps, vous auriez dû faire votre enfant avant 25 ans ; à votre âge, ce sera très difficile ». C’est pourtant la société toute entière qui a exercé une pression sur ces femmes pour qu’elles reportent leur grossesse. Et les motifs futiles dont on les accuse parfois (elles auraient, dit-on, voulu « s’amuser et profiter de la vie ») sont bien rares par rapport aux contraintes qu’elles ont subies. C’est pourquoi je dis que s’il est certainement bon de les avertir des difficultés qu’elles pourront rencontrer à retarder leur grossesse, il n’est ni juste ni sage de les juger. Notre rôle à nous, médecins, est au contraire de les assister dans leurs options.
S’il ne faut pas juger les femmes qui entreprennent un projet de grossesse après 35 ans, ne faut-il pas néanmoins les avertir des risques du projet, à commencer par celui de ne pas tomber enceinte ?
Pr M. T. : Quand je reçois une femme de 39 ans qui envisage d’entreprendre une grossesse, je lui explique que ce n’est pas un projet fou, mais je ne cherche jamais à enjoliver. Je lui donne quelques éléments : je lui dis notamment que le nombre de fausses couches est plus élevé à son âge (des 15 % standard, on passe à 34 % à 40 ans) ; il y a plus de risque de trisomie 21 (lire tableau en annexe 3) mais qu’il est possible, si cela correspond à son éthique, de procéder à un dépistage – et à partir de 38 ans, l’amniocentèse, très fiable est remboursée par la Sécurité Sociale. Cela dit, je l’avertis aussi de deux choses, quand je lui propose une amniocentèse : la première est que celle-ci comporte un risque de fausse-couche de l’ordre de 1 %, la deuxième est que le résultat l’amènera peut-être à se poser la question de l’interruption volontaire de grossesse. Il faut qu’elle sache cela et le contexte légal donne d’ailleurs l’obligation de lui faire signer un papier à ce sujet. Je lui explique enfin qu’à partir de là, la grossesse se déroule d’une façon très proche de celle des autres tranches d’âge. Les différences tiendront à la plus grande fréquence des hypertensions – mais qui dit hypertension ne dit pas nécessairement catastrophe – à la plus grande fréquence du diabète ; mais il s’agit juste de s’adapter à l’accroissement de ces risques, en effectuant des dépistages avant et pendant la grossesse et en traitant la femme, s’il y a lieu. Dès lors qu’on est attentif à ces pathologies, on réduit le risque de ces complications. Dans ces conditions là, on pourrait même dire que les grossesses de ces femmes là sont en quelque sorte moins à risque que celles du reste de la population, puisque l’on recherche systématiquement tout ce qui pourrait poser problème. C’est le cas des malformations pour lesquelles ces grossesses ont, à tort, mauvaise réputation : la seule anomalie qui augmente théoriquement avec l’âge est la trisomie 21. Mais le diagnostic à cet âge, à partir de 38 ans est très fiable. Finalement, ceci surprend peut-être, mais, dans la réalité, ces femmes risquent moins d’avoir un enfant « anormal » que les femmes plus jeunes.
Je lui explique ensuite que les fibromes sont plus nombreux avec l’âge (mais les fibromes sont rarement un problème), qu’il y a plus souvent des placentas mal situés, qui peuvent être la cause d’hémorragies. J’ajoute enfin que, pour la naissance elle-même, on a globalement plus souvent recours à la césarienne, surtout chez la primipare.
Les grossesses tardives des multipares sont pourtant plus souvent qualifiées de particulièrement risquées ?
Pr M. T. : C’est vrai. Si l’accouchement des multipares est plus facile, la grossesse en elle-même est plus risquée. Et c’est une autre explication de la mauvaise réputation de ces grossesses. En effet, si l’on regarde la courbe de l’âge moyen des maternités (voir courbe dans annexe 1), on observe qu’au début du XXe siècle, les grossesses étaient souvent tardives. Cela était dû à l’absence de contraception fiable. Les femmes avaient souvent de nombreux enfants jusqu’à un âge avancé. Et le risque augmentait avec l’âge et le nombre de grossesses, alors que le suivi médical ne permettait pas de le contrôler. Du coup, beaucoup de femmes, à cette époque, ont souffert de pathologies ou sont mortes en couche. Aujourd’hui, le tableau n’est plus le même : d’abord parce que les femmes ont moins d’enfants (et de ce fait, le risque est moindre), ensuite parce qu’elles les veulent et s’y préparent, enfin parce qu’elles sont suivies médicalement avec beaucoup de soin. Et le risque est sans commune mesure avec celui couru par leurs aïeules.
Tournons la page et regardons les choses en face : il faut cesser de colporter de vaines inquiétudes et surtout cesser de culpabiliser les femmes qui veulent avoir un enfant après 35 ou 40 ans. Au lieu de cela, nous ferions mieux d’adapter le système médical afin qu’il anticipe et pallie les risques pour mieux les aider à mener à bien leur grossesse. On a fait des progrès, mais il est possible d’en faire plus encore : on le voit de manière flagrante aux États-Unis où les grossesses de femmes de plus de 50 ans sont très bien prises en charge et où le nombre de complications est incroyablement bas.
Si l’on s’adapte de mieux en mieux, on parviendra à faire chuter un peu plus les conséquences pathologiques liées à l’âge de la parturiente et la mortalité maternelle.
Il faut agir et non pas juger.