Un bébé après 40 ans :
le premier risque est
de ne jamais devenir enceinte

Interview du Dr Joëlle Belaïsch-Allart (Sèvres)

29e journées du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français
Décembre 2005

Le mois dernier, le quotidien allemand Bild annonçait qu’une Berlinoise de 55 ans venait de mettre au monde Lelia, une petite fille au joli sourire, arrivée comme un cadeau inattendu, petite dernière d’une famille qui comptait déjà douze enfants.

La mère et l’enfant se portent bien.

Une histoire qui fait sourire comme on aime à les raconter ; mais pour une grossesse miraculeuse, combien de parcours difficiles, combien de risques à maîtriser et combien de déceptions. Le docteur Joëlle Belaïsch-Allart, spécialiste de la fertilité s’insurge contre la glorification des grossesses tardives qui a poussé les femmes à reporter à plus tard leurs projets de grossesse.

Pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire.

Docteur Belaïsch-Allart, qu’est-ce qu’une grossesse tardive ?

Dr Joëlle Belaïsch-Allart : Les Anglo-saxons considèrent qu’une grossesse est tardive après 35 ans. Or, si la fertilité a déjà commencé à diminuer et si les risques liés à la grossesse augmentent sensiblement, à partir de 35 ans, une grossesse à cet âge ne pose généralement pas de problème majeur. Après 40 ans, il en va tout autrement. 
D’abord parce qu’il y a plus de risques de malformations fœtales. On en parle beaucoup, mais on ne connaît pas toujours les chiffres : à 25 ans, le risque d’être enceinte d’un enfant trisomique est de 1/900, à 35 il est de 1/380 et de 1/28 à 45 ans. Alors bien sûr, l’amniocentèse donne des diagnostics prénataux fiables, mais d’une part, l’interruption volontaire de grossesse n’est jamais facile à vivre, d’autre part, il existe des disparités dans le dépistage qui font que certaines populations sont exclues de ces moyens diagnostiques, par choix personnel ou parce qu’on ne leur a pas proposé. 
S’ajoute à cela le fait qu’après 40 ans, la grossesse n’est pas toute rose : il y a plus de diabète, plus d’hypertension, plus de prématurité, plus d’hémorragies. 
Et, de surcroît, il y a plus de mortalité maternelle à l’accouchement (à cause du nombre croissant d’hémorragies de la délivrance) : la mortalité maternelle passe ainsi de 7, 8/100 000 à 25 ans à 209,3/100 000 après 45 ans ; le chiffre est colossal, et les femmes ne sont pas toujours au courant car la mortalité maternelle demeure un tabou.

Vous semblez donc assez défavorable aux grossesses après 40 ans ?

Dr J. B.-A. : Je ne suis pas contre les grossesses après 40 ans. Et loin de moi l’idée de culpabiliser les femmes, heureuses, qui parviennent à mener une grossesse à cet âge. D’autant qu’effectivement, à 35, 40 ans ou plus tard, on est souvent plus motivée, plus posée dans la vie et plus disponible pour pouvoir profiter d’un enfant, plus à l’écoute. Je souhaite seulement avertir chaque femme que, contrairement aux idées largement véhiculées à travers le mythe de la célébration médiatique de la grossesse tardive, tout n’est pas si simple et facile qu’on le pense. Et le premier risque contre lequel je veux mettre les femmes en garde, c’est celui de ne jamais devenir enceinte. En effet, si 95 % des femmes de 30 ans qui désirent avoir un enfant y parviendront (avec ou sans assistance médicale à la procréation), 35 % des femmes de 40 ans n’y arriveront jamais.

Je demande, en fait, qu’on dise la vérité aux femmes : à force d’attendre l’homme idéal, la maison idéale, le moment professionnel idéal, elles courent le risque de ne plus pouvoir avoir d’enfant, car leur fécondité diminue. Je suis désolée par toutes ces femmes que je rencontre, qui,  pour de multiples raisons, ont cru qu’elles pourraient avoir un enfant plus tard, et qui sortent en larmes de mon bureau quand je leur annonce que ça ne sera pas possible. Je demande qu’on cesse de mentir à ces femmes et qu’on cesse d’entretenir de faux espoirs.

En quoi a-t-on menti aux femmes ?

Dr J. B.-A. : Les femmes ont d’abord été leurrées par le fameux slogan du planning familial : « un enfant quand je veux ». Il s’agissait de mettre en valeur les nouvelles possibilités de contrôle de naissance offertes par la pilule : mais la contraception me permet de ne pas avoir un enfant quand je n’en veux pas, et non d’en avoir un quand je veux. Le raccourci est trompeur et les femmes s’y sont laissées prendre. D’autant que, deuxième mensonge, le mythe de la femme battante qui mène de front carrière et maternité à 40 voire 45 ans, a été largement véhiculé par la pub et les stars. C’est ce que j’appellerais la glorification de la grossesse à 40 ou 45 ans. Et pourquoi pas, sauf que, ce que l’on oublie de dire aux femmes, c’est que, bien souvent, ces grossesses exceptionnelles sont le résultat d’un don d’ovocyte – et il est difficile d’avoir recours à cette pratique en France - où le don d’ovocyte est gratuit et le nombre d’ovocytes est limité, d’où le détour par l’étranger de bien des femmes qui souhaitent bénéficier de cette technique.

Vous voulez dire, qu’à 40 ans, une grossesse a peu de chances d’aboutir sans un don d’ovocyte ?

Dr J. B.-A. : À 40 ans, non. À 45, oui. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à 25 ans, une femme a
20 % de chances de devenir enceinte à chaque cycle. À 35, elle n’en a plus que 12 %. À 40 ans, 6 % ; et à 45 ans, les chances sont quasiment nulles. Et ce qu’il faut aussi dire, c’est qu’à 40 ans, quand une femme est enceinte, il s’agit généralement d’une grossesse qui n’était pas programmée et qui n’est pas toujours désirée. En revanche, quand la grossesse est souhaitée, elle est souvent difficile à mettre en œuvre. 

Comment cela est-il possible, dans la mesure où, à 45 ans, la majorité des femmes ne sont pas ménopausées.

Dr J. B.-A. : Il faut d’abord savoir que ce qui vieillit chez la femme, ce n’est pas l’utérus, c’est l’ovaire. L’utérus d’une femme, fût-elle âgée de 50 ou 60 ans peut accepter un embryon et accueillir une grossesse, mais à cet âge-là, il est nécessaire d’utiliser l’ovocyte de quelqu’un d’autre. Il faut aussi savoir que ce n’est pas parce qu’on a encore ses règles qu’on est encore en mesure d’avoir un enfant. Il faut qu’il y ait ovulation, d’une part, et il faut que les ovules soient encore en état de permettre une grossesse. On ne le sait pas toujours. De fait, la disparition des règles est précédée, bien en amont, d’une baisse de la fertilité dont les femmes n’ont pas toujours conscience. Ce n’est pas facile à admettre, j’en conviens, mais il y a un âge pour être mère et un âge où il n’est plus temps.

Je conclurais ainsi : ce que nous, spécialistes de la fertilité, souhaitons éviter, c’est de laisser croire aux femmes qu’il est facile d’être enceinte après 40 ans. Ça n’est pas vrai. C’est génial, si on a la chance de l’être, mais faire croire aux femmes qu’il suffit d’attendre jusqu’à 40 ans, de vouloir un enfant pour devenir enceinte, que la vie sera rose, c’est un mensonge. Et je crois que si les femmes étaient averties de cela, certaines changeraient leur projet de carrière, de manière à inclure, un peu plus tôt, leur projet de maternité, lorsqu’il leur tient à cœur.

Je sais bien aussi qu’il n’est pas aisé de faire passer le message aux femmes, car le propos risque d’être qualifié de machiste. En tant que femme, j’ai sans doute plus de chances d’être entendue. Je dis que toutes celles qui veulent privilégier leur carrière continuent de le faire si tel est véritablement leur souhait et si elle ne souhaite pas, à tout prix, avoir un enfant ; mais que celles qui ont un vrai désir d’enfant le sachent, il vaut mieux trouver le moyen de concilier carrière et maternité avant 40 ans, car après, les chances de devenir enceintes deviennent infimes.

Il faut que les gynécologues jouent leur rôle et avertissent les femmes. Je souhaite que l’on fasse une campagne de prévention afin d’éviter espoirs et désillusions : lorsque les femmes seront averties du risque de ne jamais devenir enceinte, alors elles choisiront d’agir en connaissance de cause.

Aujourd’hui, ça n’est malheureusement pas le cas.